Un délire, pas si sûr !

« Je sais qui sera nommé « Premier Ministre » futuriste de l’histoire ».

Nous aurons un Premier ministre artificiel. Étant donné que l’intelligence artificielle est aujourd’hui considérée comme la solution à tous nos problèmes, je ne serais pas surpris que tous les partis finissent par tomber d’accord sur un algorithme.

C’est bien comme ça qu’elles procèdent, les IA : elles font des moyennes de tout. Quand vous posez une question à un chatbot, il fait un calcul statistique pour vous donner une réponse moyenne, celle qui sort le plus souvent dans le même contexte.

Les hommes politiques font bien appel à des sondages et à des communicants pour prendre leurs décisions. Lesquels communicants établissent leurs éléments de langage en suivant les tendances sur Internet : la politique est déjà très déterminée par les machines, alors pourquoi ne pas y aller carrément ?

C’est ce que s’est dit Victor Miller, un Américain qui a placé une IA en lice pour l’élection du maire de Cheyenne, une ville de 65 000 habitants, dans le Wyoming. Victor Miller se présente comme l’assistant humain de VIC – pour virtual integrated citizen, « citoyen virtuel intégré ».

Le ticket se revendique « premier candidat IA de l’Histoire », et promet une efficacité inégalée dans la résolution de problèmes. Si VIC est élu, c’est lui qui prendra les décisions. Victor Miller se présente également comme le meat avatar, l’« avatar de chair» de sa machine. (Meat peut aussi se traduire par « viande » : cette histoire me glace les sangs.) VIC est en fait basé sur ChatGPT. Victor Miller affirme que son candidat a un QI de 155. Mais il ne dit pas comment il lui a fait passer le test. J’ai déjà essayé de faire passer un test de QI à ChatGPT, ça n’est pas si simple.

Notre « avatar de chair » affirme que son but est d’« apporter un nouveau niveau de précision, d’équité et d’innovation au rôle de maire, en veillant à ce que Cheyenne s’épanouisse et prospère». Il ajoute que VIC sera insensible à la corruption, et qu’il sera imbattable en « simulate problem-solving (1) ».

En parlant de simuler la résolution de problèmes, ne reconnaît-il pas qu’il s’agit de solutions artificielles ? Vous me direz, on s’est habitués aux hommes politiques en chair et en os qui proposent des solutions artificielles. C’est peut-être ce qui donne à autant d’électeurs l’envie d’essayer des solutions paranoïaques.

La société OpenAl, qui gère ChatGPT, vient de bloquer les accès de VIC, considérant que l’utilisation de son algorithme pour une campagne électorale est contraire à ses règles. Mais on se sou­viendra de juillet 2024 comme d’une date bascule : jusque-là, les machines nous fournissaient des avatars ; maintenant, des humains jouent le rôle d’avatars pour les machines.

Je suis en train de lire L’Environnement non humain, du psychanalyste américain Harold Searles (1918-2015). Il s’intéresse au fait que les schizophrènes bricolent souvent des machines compliquées, ou pensent qu’ils sont télécommandés par des « machines à influencer », construites par les ennemis qui peuplent leurs détires. Harold Searles fait l’hypothèse que ces patients élaborent des engins inhumains pour mieux appréhender leur propre humanité.

Ça me permet de mieux comprendre pourquoi nous investissons autant dans les intelligences artificielles, pourquoi nous nous évertuons à mettre au point un piège informatique global. Après avoir engagé la destruction de toutes les espèces autour de lui, Sapiens aurait aujourd’hui un besoin panique de définir ce qui lui reste d’humanité.


Yann Diener. Charlie Hebdo. 07/08/2024


1. Cowboy State Daily, 11 juin 2024.


Une réflexion sur “Un délire, pas si sûr !

  1. bernarddominik 14/08/2024 / 16h45

    Si l’IA se sert de la base de faits, elle sera corrompue et autant incompétente que ses prédécesseurs, car l’IA n’invente rien elle compile les faits enregistrés sur sa base de connaissances pour proposer des actions.

Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.