Humeur !

Je laisse les mots dans l’encrier
Se serrer les uns contre les autres
Je ne les abandonne pas
Je les oublie pendant que je joue avec
Les couleurs et les formes
Je ne suis ni sage ni vigilant
Je suis fragile comme le papillon que j’ai agrandi
Je trace des pas et des montagnes
Dans le bleu de la mer la nuit
La mer le jour
J’attrape l’infinie variété de la lumière
Je crois que c’est de la magie
Une femme couchée dans les nuages
Donnant le sein au plus vieux des hommes
Je me trompe souvent
Je nettoie les pinceaux et je lis Charles Baudelaire.

Que veux-tu dire avec ça ?
Rien
Comment est-ce possible ?
Et si le rien avait droit à l’existence
Au bruit et au parfum
À la vie à la fête ?
Avec ça
J’avance les mains libres
L’esprit étonné
Pourquoi mettre du sens
Sur tout ce qui s’expose ?
Du sens sur le ciel tantôt haut
Tantôt bas
Sur la douleur du temps
Sur le mur qui résiste
Sur les visages qui se ferment
Comme des portes dans une forêt
Qui avale le soleil.

Des traces invisibles
Elles sont enveloppées dans un chiffon
Et déposées
Dans un coin de la mémoire
Quand on essaie de les effacer,
Elles ressurgissent encore plus vives
On dit « il faut oublier »,
Mais on ne peut donner des ordres
À nos blessures
On dit « il faut pardonner »,
Mais ni le cœur ni le foie
N’obéissent
Alors « il faut vivre avec »,
Escaladant une montagne
Séjournant au sommet des arbres
Se perdre dans les sables
À la recherche de l’ombre
Qui guérit de tout.


Tahar Ben Jelloun. Recueil : « Douleur de la lumière du monde ». Éd. Gallimard


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