La cérémonie d’ouverture était formidable, la quinzaine magnifique, la passion et la bonne humeur des spectateurs communicatives, au point de faire oublier la déprime générale aggravée par la montée de la xénophobie et du populisme aux élections de juin.
Le second tour des législatives avait mis le holà à la progression de l’extrême droite, les Jeux de Paris lui ont apporté une superbe claque, vantant la diversité, le métissage et la tolérance. Un bel antidote, mais à l’effet très temporaire. À la fin, que reste-t-il, sinon une « JOstalgie », comme le résume « Le Parisien » (13/8), qui témoigne de la dureté du retour au quotidien.
Plus les Jeux s’éloignent, plus chacun récrit la fameuse « parenthèse enchantée » à sa sauce. Les potentats des fédérations sportives d’abord. Gravement mis en cause cet hiver par des rapports ravageurs sur leur gestion en général et sur celle des violences sexuelles en particulier, ils espèrent aujourd’hui profiter du succès de Jeux paritaires pour échapper aux réformes nécessaires.
Le record de médailles ne masque pourtant pas le naufrage des fédérations d’athlétisme, de gymnastique et de bien d’autres. Si on enlève le phénomène Léon, qui s’entraîne aux États-Unis, le bilan de la natation française est lui-même entre deux eaux.
Les athlètes, pourtant, sont formidables, leur soif de vaincre communicative, leur optimisme et leur confiance un puissant dopant ; on comprend que cela ait fasciné un pays qui doute en permanence de lui-même et qui a longtemps pensé, avec le baron Coubertin, que l’essentiel était de participer. L’essentiel, désormais, c’est de gagner. Macron aimerait bien. « Il y a un perdant, dit-il à « L’Équipe », c’est l’esprit de défaite ».
De la part de celui qui a subi trois revers électoraux successifs en deux ans, dont deux en un mois, l’avis vaut son pesant de médailles. Imagine-t-on Teddy Riner ou Léon Marchand couronnés champions olympiques après trois disqualifications ?
Le succès par procuration a ses limites. C’est bien ce qui plombe l’ambiance sitôt la flamme éteinte. Les politiques ont beau embrasser les médaillés pour faire croire qu’ils sont pour quelque chose dans leur réussite — la recette est vieille comme les premiers jeux d’Olympie —, leur impuissance consommée est déprimante.
La gauche est arrivée en tête des législatives, mais elle est incapable d’agréger autour d’elle une majorité, en dépit du marathon de Lucie Castets pour convaincre du bien-fondé de sa candidature. Macron ne veut pas d’elle mais n’est pas pressé de sortir un nom alternatif. Le prononcer serait rompre une « trêve » décrétée par lui seul, qui lui permet de jouer les rassembleurs et qu’il rêve de prolonger jusqu’à la prochaine dissolution, le temps de prendre sa revanche. « Quand nous sommes ensemble, nous sommes imbattables », dit-il. Mais il est tout seul et battu.
Quelles que soient ses contorsions pour trouver un Premier ministre idéal, rien ne semble pouvoir transformer l’équation impossible d’une Assemblée ingouvernable. Les Français crient « Léon président ! » ou « Estanguet Premier ministre ! », Macron leur répond Xavier Bertrand ou Bernard Cazeneuve. En rien des personnalités qui symbolisent le bonheur de la victoire et des lendemains qui chantent.
Les Jeux ont résisté à la dissolution, mais l’engouement qu’ils ont suscité est proportionnel à la déception provoquée aujourd’hui par la situation politique. C’est le bilan sombre de Paris 2024, miroir inversé d’un monde où la guerre enfle à la frontière de l’Europe et au Proche-Orient, où les égoïsmes nationaux sur le Vieux Continent et ailleurs nourrissent racisme et rejet de l’autre. Pas étonnant qu’il soit dur de refermer la parenthèse et de quitter le manège enchanté pour la réalité.
Jean-Michel Thenard. Le Canard enchaîné. 14/08/2024