U.E. : L’allié raciste de Bardella

Roberto Vannacci


Jordan Bardella a encore loupé une réunion à Bruxelles. Cette fois, l’enjeu était pourtant crucial : il s’agissait, lundi 8 juillet, d’être élu à la tête des Patriotes pour l’Europe, nouveau groupe qui réunit une large partie des extrêmes droites du Vieux Continent, dont les élus hongrois de Viktor Orbàn, au Parlement européen.

Auprès de ses troupes, le président du Rassemblement national (RN) a justifié son absence par son invitation au journal de 20 heures de TF1 le soir même, comme s’il ne pouvait pas, en un peu plus d’une heure de Thalys, enchaîner les deux rendez-vous.

La réunion, qui commençait à 14 heures, n’a duré que quarante minutes, le temps d’élire par acclamation le président, les six vice-présidents et de pourvoir les postes clés de cette nouvelle structure censée porter la voix de 84 élus de douze nationalités différentes.

Bardella pouvait-il ignorer le choix de son principal allié, la Ligue italienne de Matteo Salvini, de désigner comme vice-président le très populaire et radical Roberto Vannacci ?

Ni lui ni aucun des 29 autres eurodéputés lepénistes ne s’en est ému avant la réunion, preuve du peu d’intérêt accordé aux institutions européennes par le parti d’extrême droite.

Symbole d’une Italie blanche

Difficile, pourtant, pour qui se prétend allié et ami de Matteo Salvini de passer à côté de ce sulfureux général de 55 ans. Depuis un an, ce grand brun provocateur sature l’espace médiatique de la Péninsule avec ses sorties racistes et homophobes, dont il ne s’excuse guère.

En août 2023, dans un livre de 356 pages publié initialement à compte d’auteur et intitulé « il Mondo al Contrario » (« le Monde à l’envers »), celui qui dirige alors l’Institut géographique militaire fustige « la dictature des minorités », s’adresse aux gays avec des phrases comme « chers homosexuels, vous n’êtes pas normaux », déclare fièrement qu’il « revendique le droit à la haine » et s’en prend à Paola Egonu, une joueuse de volley-ball italienne noire, en affirmant que « ses traits ne représentent pas l’italianité ».

Au passage, celui qui a passé toute son enfance à Paris, où il fréquentait Carla Bruni et explorait les Catacombes, n’oublie pas de citer sur de longues pages la France et sa capitale, pour se désoler d’une nation au bord de «la guerre civile permanente » causée par l’arrivée « d’une énorme masse de population, d’un groupe ethnique entier », en visant l’immigration africaine.

D’abord sanctionné par l’armée, qui le suspend onze mois pour les propos tenus dans son livre, l’ex-parachutiste Vannacci voit ensuite l’extrême droite italienne se mobiliser pour le sauver. La Ligue et une grande partie de Fratelli d’Italia, la formation de la présidente du Conseil des Ministres Giorgia Meloni, en tête.

Entre-temps, son livre est devenu un best-seller, écoulé à 250 000 exemplaires. L’homme se transforme en vedette, symbole d’une Italie blanche, chrétienne et hétérosexuelle, qui se vit comme menacée de disparition.

Phénomène de campagne

Courtisé par un Salvini en perte de vitesse — le ministre des Infrastructures cherche à se distinguer de sa rivale et alliée Meloni en investissant le terrain de la radi­calité Vannacci le rejoint à l’occasion des élections européennes. Véritable phénomène de campagne, il multiplie les provocations, comme lorsqu’il se réfère avec fierté aux milices fascistes ou déclare que « les féministes ont ruiné la famille ».

Des sorties dont se serait bien passé Bardella, soulagé de s’être débarrassé des Allemands de l’Alternative für Deutschland (AfD, « Alternative pour l’Allemagne ») dont il devait régulièrement justifier les outrances révisionnistes ou racistes. « On vient d’échapper aux Allemands qui excusaient les nazis, et maintenant on récupère des Italiens qui chassent les homos… » résume un élu RN dans un soupir.

Face à cette situation, le parti lepéniste applique la stratégie de l’autruche en laissant entendre que les postes au sein du groupe européen ne seraient pas attribués de manière définitive.

Le malaise était pourtant palpable lors de la rentrée parlementaire des députés RN à Paris, le 10 juillet, à l’évocation du général italien.

« Bardella va refuser que Vannacci soit son vice-président, la décision n’est pas entérinée et sera nulle et non avenue », assure le député de l’Ain Jérôme Buisson, par ailleurs professeur d’italien. « Jordan Bardella est totalement contre, il ne présidera pas le groupe comme ça », jure quelques mètres plus loin le député du Pas-de-Calais Bruno Bilde.

Et Jean-Philippe Tanguy, bras droit de Marine Le Pen à l’Assemblée, affirme le jour même à l’Agence France-Presse que les lepénistes « s’opposent » à cette nomination qui procéderait d’une annonce « unilatérale » de la Ligue de Salvini. Avant d’assurer qu’il demandera aux Italiens de renoncer à leur vice-président.

Le député de la Somme semble ignorer deux choses. Si, techniquement, chaque groupe peut modifier à n’importe quel moment son organisation interne, le léguiste Vannacci a bien été élu lundi par ses pairs, y compris par les Français présents, qui ont applaudi avec les autres. Mais surtout, en s’attaquant au général italien, Bardella touche à la nouvelle vedette du parti allié.

Dans un pays où le scrutin des européennes permet aux électeurs de voter au passage pour leurs candidats préférés (en ajoutant à la main un à trois noms), Vannacci a rassemblé 536 000 suffrages.

Une consécration personnelle. « La Ligue apprécie Vannacci, il fait partie des élus qui ont comptabilisé le plus de votants sur leur nom, rappelle au « Nouvel Obs » Matteo Pandini, porte-parole de Matteo Salvini. C’est même la deuxième personne avec le plus de votes dans toute l’Italie [après Giorgia Meloni, dont les élus siègent au sein d’un autre groupe, les Conservateurs et Réformistes européens (ECR)] ».

Une façon de souligner qu’il Carroccio (« le Carrosse »), le surnom de la Ligue, n’entend pas se séparer de son sulfureux général.

« Imaginez que les Suédois nous demandent de virer je ne sais qui ? On leur dirait d’aller se faire foutre ! » s’agace un cadre du RN, atterré par le manque de réalisme de sa formation. Jordan Bardella pourrait-il renoncer à la présidence de ce nouveau groupe, le troisième en nombre de sièges au Parlement européen ?

La démarche serait politiquement incom­préhensible, le poste lui donnant une visibilité de premier plan, avec l’assurance de pouvoir s’exprimer dans l’Hémicycle sur tous les sujets majeurs. Une exposition qui lui coûte, en revanche, d’être sommé de s’expliquer, dans son pays, sur ses amitiés toujours aussi radicales et xénophobes.


Camille Vigogne Le Coat. Le Nouvel Obs. N° 3120. 18/07/2024


Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.