Permis de rêver

Je suis une tour d’un jeu d’échecs qui sent deux doigts la pincer pour la coucher avec indifférence sur le bord de la table. Perdu, ma vieille.
Tu as perdu ton poids de rayonnement, un pion a saigné ta puissance en une seconde. Je me souviens de la beauté des voies offertes à moi, stratégies, patiences, éclairs, un combat pour le roi dont j’étais l’amante chaste avec ma sœur jumelle.
Nous faisions peur de ne jamais apparaître au premier plan. Me voilà vide et nue et vaine. Et comblée d’être sortie du jeu pour entrer dans le jeu plus grand de l’em­brassade des lacs verts sous la terre à celle des étoiles rouges à naître.

Mille milliards de diamants, les démons n’ai­ment pas du tout ce que je suis, ils ne cessent de me torturer !
Je sens une main d’ombre qui me plaque contre la terre. « Tout se passe très bien. Comptez-y : vous serez chez vous pour Noël… » Phrase typiquement littéraire !

Les voiles du temple se déchirent. Je ne sais pas ce qu’est un temple. Demandez à un escar­got, il vous le dira.

La coquille de l’escargot n’est pas sa mai­son. Elle est son énigme caravanée, la spirale des univers que l’escargot nomade, à deux mètres à l’heure, transporte pour le plaisir des enfants, qui sont les vrais savants.

Je parle bien sûr des vrais sauvages. Ceux que le monde ne corrompra jamais parce que leur cœur est aussi pur qu’une fraise des bois.


Christian Bobin. Recueil : « Le Murmure ». Ed Gallimard


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