Le pire, on le connaît déjà !

Féris Barkat a cofondé Banlieues climat, qui vise à sensibiliser aux questions environnementales. Particulièrement mobilisé en cette période d’élections, l’activiste de 22 ans veut donner aux jeunes le pouvoir de s’émanciper. Reportage dans le quartier de Hautepierre, à Strasbourg.

Dans ce dédale de cubes de béton aux couleurs pastel défraîchies, motos et scooters arrivent de partout en pétaradant. C’est que Féris leur a donné rendez-vous, pour un barbecue, ce dimanche après-midi, le dernier avant le premier tour des législatives. Donc ils sont là : étudiants, salariés, en réinsertion ou en recherche de travail. Ils ont, en moyenne, 18 à 25 ans, et tous sont des enfants de la « tess » — la cité. Celle de Koenigshoffen, comme Féris Barkat, ou d’autres quartiers dans la périphérie de Strasbourg (Cronenbourg, le Neuhof, Hautepierre…), dont les médias parlent régulièrement pour leurs voitures brûlées au nouvel an.

Féris, ils ne le voient plus si souvent, depuis qu’en décembre 2022 il a cofondé Banlieues climat, association qui vise à fédérer, sensibiliser et former la jeunesse des quartiers populaires aux questions climatiques et environnementales. Du haut de ses 22 ans, désormais écouté par les puissants, courtisé par les télés, il est à Matignon, à l’Élysée, au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, au pied du mont Blanc…

Or, voilà qu’il revient aujourd’hui à Hautepierre (quatorze mille habitants, soit 5 % de la population de Strasbourg), accompagné de Jalal Kahlioui, rédacteur en chef de Booska-P, un média consacré au monde du rap depuis bientôt vingt ans. Venu tout exprès de Paris, l’ex du Bondy Blogveut interviewer ces jeunes Strasbourgeois au sujet des législatives anticipées : vont-ils battre en brèche l’abstentionnisme réputé des quartiers en allant voter ?

Voter blanc, oui, c’est toujours mieux que de « devoir choisir entre la peste et le choléra », affirme Zakaria (« Zak », qui travaille dans le salon de thé de son père). À 25 ans, cela fait longtemps déjà qu’il ne croit plus en la politique, à la possibilité de voter pour « une personne bonne ».

Il le dit, désabusé : « Si ça ne tenait qu’a moi, je voterais pas. Mais même à la mosquée, ils nous ont dit d’y aller. Et puis j’ai pas envie que les fachos passent. Ce qu’ils proposent, c’est du racisme pur et dur. Ils ne se cachent même plus.

On vit dans un pays où des gens nous détestent tellement qu’ils sont prêts à voter contre nous Avec des chaînes racistes qui tournent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Vous trouvez ça normal, vous ?»

C’est pour ça, intervient Féris Barkat, « qu’on n’a pas peur de Bardella. C’est peut-être le cas de nos darons, mais pas nous. Le pire, on le connaît déjà. Quand on te fait sentir tout le temps que tu ne vaux rien, si quelqu’un le fait un peu plus ça change quoi ? ».

Le jeune activiste n’est pas là pour éteindre le feu de la colère, mais pour allumer un contre-feu vertueux : celui de la mobilisation. En allant chercher, partout en France, les jeunes des quartiers sur les questions climatiques et environnementales qui les concernent en première ligne (pas d’isolation thermique par exemple, dans le monde bétonné de la cité : derrière la douceur de ce premier dimanche d’été, les canicules à venir sont un enfer programmé…), son association veut leur donner le pouvoir de s’émanciper.

À 19 ans, Ayoub Zekraoui est inscrit en première année de licence de droit sciences politiques à l’Université de Strasbourg. Ses parents le « poussent aujourd’hui à aller voter », de même qu’« ils ne M’ont pas forcé à aller à l’école, mais M’ont incité à l’aimer ». Comme Féris, dont il partage le bouillonnement d’idées, il a fondé une association : « Unifivent » veut faire connaître la drépanocytose, une pathologie du sang, la maladie héréditaire la plus répandue en France, et pourtant la plus méconnue (parce qu’elle touche en particulier, selon l’Inserm, les populations des banlieues parisiennes et d’Outre-mer ? ). Une fois diplômé — alors que Jordan Bardella « ne l’est même pas », note-t-il —, c’est bien en politique qu’Ayoub veut s’engager. « Pour changer les choses. »

Comme Adel Eifert, 20 ans, qui a bénéficié (ainsi que Féris Barkat) du soutien de l’incubateur de talents TessLab, dont les locaux sont situés à quelques pas : le premier laboratoire d’innovation sociale, créé en zozo, dans un quartier populaire. « Afin de faire rayonner la valeur de la jeunesse de nos quartiers, explique Azedine El Hadouchi, l’un de ses cofondateurs, rencontré un peu plus loin. Une jeunesse de plus en plus politisée, de mille ma­nières. Pas nécessairement en s’engageant en politique, mais en faisant entendre sa voix citoyenne dans tous les champs de la société, de façon apartisane. Féris en est l’exemple incarné. » Tesslab a déjà accompagné près de deux cents jeunes du quartier.

Des endroits comme celui-là, il en faudrait partout, dit Adel Eifert, parce que « les centres sociaux, c’est bien mais pas suffisant. Il nous faut des lieux d’excellence, ambitieux, audacieux, entreprenants », souligne l’étudiant en licence de sciences historiques et bientôt rapporteur de séance au Conseil de l’Europe, qui veut devenir député européen. « Parce que ça suffit de laisser les autres parler sur nous, à notre place. »

C’est pour cela, aussi, qu’il a participé à la marche franco-allemande que Bella Beltaief, 26 ans, diplômée d’un double cursus en relations internationales et en sciences politiques, a justement organisée cet après-midi : une marche de jeunes contre l’idéologie de l’extrême droite, qui frappe également aux portes du pouvoir en Allemagne.

Les larmes viennent aux yeux de Bella quand elle évoque son avenir : « Ce pays, la France, je l’aime, j’y ai grandi. Mais je me demande : est-ce que mon bonheur est ici ?» Si elle-même ne le mentionne pas, beaucoup font allusion au livre paru aux éditions du Seuil il y a deux mois La France, tu l’aimes mais tu la quittes.

Une enquête sociologique collective menée sur la diaspora de jeunes Français musulmans, qui, à force de discriminations de tous types, préfèrent quitter l’Hexagone pour aller construire leur vie ailleurs. « Peut-être qu’on nous y aimera mieux ?» interroge Badr, 21 ans, l’un des tout premiers jeunes formés par Banlieues climat, devenu à son tour formateur.

Dans les quartiers, l’air est devenu irrespirable, détérioré tant par les ségrégations que par les particules fines qui y sont particulièrement concentrées… Atteinte d’un cancer du poumon, la mère de Féris Barkat en est morte l’an dernier. La « vague verte » et émancipatrice que le jeune activiste veut y déployer est donc bien « une urgence », dit-il.

Comment une vague brune pourrait-elle l’empêcher ?


Lorraine Rossignol. Télérama n° 3886. 03/05/2024


4 réflexions sur “Le pire, on le connaît déjà !

  1. bernarddominik 06/07/2024 / 15h33

    Surprenant. Ici la majorité des franco-algeriens votent RN. J’ai déjeuné aujourd’hui avec un de leurs leaders, né en France, et dont le père et la mère sont nés à Tlemcen, il me l’a confirmé.

    • Libres jugements 06/07/2024 / 16h02

      de qui parles-tu Bernard, d’Algérois ou d’Algériens ?
      D’Algérois (autrement dit texte pied-noir revanchard) je ne serais vraiment pas étonné d’un vote RN.
      De Franco-Algériens, là oui, Je serais surpris.
      Michel

      • bernarddominik 06/07/2024 / 16h15

        Je parle de maghrébins, avec des prénoms bien musulmans. Il y a peu de pieds noirs dans ma commune, ils sont concentrés sur Allauch Plan de Cuques Peypin au niveau de la circonscription. Ici le NFP a été éliminé au premier tour.

  2. tatchou92 06/07/2024 / 16h04

    Solidaire de ces mômes perdus… déracinés… qui se font aussi avoir… et embarquer dans des situations délicates… dangereuses… mais qui amassent aussi… y compris pour payer les dettes de loyer… nous l’avons vécu ici aussi — de leurs parents qui y ont cru, qui se sont coulés dans le moule, et qui sont lucides aussi… et qui souvent ne maitrisent plus rien… dépassés… — notre ville a mis en place, un réseau d’éducateurs de rue, dotés d’un blouson de couleur verte, identifiable, qui tournent jusqu’à 20 /22 heures…ça a l’air de marcher, notamment au niveau des plus jeunes, qui sont mineurs…

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