Dis-moi qui tu hais, je te dirai qui tu es…

Spécialiste de philosophie politique et morale, Marc Crépon questionne, depuis son premier livre, Les Géographies de l’esprit, paru en 1996, jusqu’aux Sept Leçons sur la violence, sorti il y a quelques semaines, les effets de la violence sur les peuples et les individus, les mécanismes de peur et de haine qui s’enracinent, parfois jusqu’au point de bascule fatal, dans les corps et les esprits.

Déployant le concept central de « consentement meurtrier », le penseur n’a jamais cessé d’être attentif aux digues qui risquent toujours de sauter, tant la violence a la particularité de rompre toutes les relations de confiance nécessaires à la vie en commun, qu’elle soit familiale ou politique, pour les changer en défiance, en peur, en ressentiment. […]

Comment analysez-vous la situation politique ?

Ce qui a longtemps semblé inconcevable, cette arrivée du Rassemblement national au seuil, si près, si proche, du pouvoir, est devenu crédible. L’inconcevable ne nous a pourtant pas pris par surprise ; nous le voyions venir depuis longtemps, mais nous n’y croyions pas.

Nourris de nombreux héritages, ceux des crimes du fascisme et du nazisme, de la honte de l’Occupation et de la collaboration, des sacrifices héroïques de la Résistance, nous nous persuadions encore qu’une telle régression, une telle capitulation de la raison devant les passions négatives, tels la haine, la vengeance, le ressentiment, que cette formation politique nationaliste, identitaire et xénophobe manipule, étaient inimaginables.

Parce que ma réflexion de philosophe porte sur la violence, j’ai toujours eu, pour ma part, la hantise de ce retour-là. […]

L’« épreuve» que nous traversons, c’est le retour en arrière, la spectralité : le fait que cette menace de mise au pas de la société, malgré les pires catastrophes du e siècle, revienne toujours. Rien ne passe.

  • Un nombre très élevé d’électeurs ne perçoivent pourtant plus du tout ce parti comme une menace pour leur vie ou leur liberté… Pourquoi ?

[…], en effet, toute une partie de la population démunie, vulnérable, frustrée, malheureuse, vivant notamment dans les territoires ruraux lourdement frappés par le chômage et la précarité, a fait confiance au RN en votant largement pour lui aux européennes et au premier tour des législatives.

Une proportion croissante de nos concitoyens ne se sentent plus ni représentés ni protégés par les gouvernements en place. Ils ont le sentiment d’une inégalité de traitement, et le succès du RN tient au fait qu’il leur a donné l’illusion de pouvoir rétablir cette égalité défaillante. Mais ce qui est terrible, c’est que cette promesse se ferait au détriment de ceux qui ne seront pas inclus dans cette égalité.

L’idéologie de la préférence ou priorité nationale n’est donc rien d’autre qu’un transfert de promesse d’égalité : des étrangers auxquels on aurait prétendument donné trop de droits vers les « vrais » Français, censés en récupérer. Ce qui caractérise le projet nationaliste partout où il est arrivé au pouvoir, ce n’est pas seulement une atteinte aux libertés et aux droits fondamentaux, c’est aussi et surtout une rupture de l’égalité, c’est-à-dire le danger que ces droits et ces libertés ne soient plus les mêmes pour tous.

  • Rupture de l’égalité et donc de la démocratie ?

Oui, car le privilège de la démocratie par rapport à tous les autres régimes, c’est justement de garantir la pluralité, dont le socle n’est rien d’autre que l’égalité. Il résulte très concrètement du nationalisme que « les uns et les autres » (la conjonction de coordination « et » s’avérant là essentielle), selon l’identité qu’on leur prête et dans laquelle on les enferme, ne sont plus traités de la même façon. Ils sont d’une part inégalement secourus, soutenus par les institutions (dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la culture, de l’économie), protégés par la justice, et d’autre part différemment ciblés, exposés aux appareils répressifs et avec eux à la brutalité d’une stigmatisation, à ses brimades, à ses poursuites, à sa violence. Une société démocratique, c’est une société pour laquelle il y a des uns et des autres, entre lesquels il est de la responsabilité du gouvernement de ne pas introduire de différence de traitement et de condition. Veillant ainsi à la cohabitation pacjfique de plus d’une origine, plus d’une langue, plus d’une couleur de peau, plus d’une croyance et pratique religieuse, plus d’une orientation sexuelle, plus d’une façon de s’habiller, de se nourrir, de se rencontrer, de s’aimer. C’est cette égalité dans la pluralité qui est insupportable aux formations nationalistes, dont toute la propagande haineuse, l’esprit de revanche et de vengeance qui les anime consistent au contraire à dresser les uns « contre » les autres, en les persuadant que cette pluralité leur est nuisible, source première des maux qui fragilisent leur existence et qu’en conséquence il n’y a pas d’autre ni de meilleur moyen d’y remédier que de la corriger. Comment ? En rétablissant de force l’homogénéité d’une origine et d’un héritage contre l’hétérogénéité des appartenances. En institutionnalisant, sous la forme d’une préférence, non seulement cette rupture d’égalité qui oppose ceux qu’elle inclut et ceux qu’elle exclut, mais en légitimant, par l’exemple, les sentiments négatifs, les façons outrancières de dire et brutales de faire qui s’en trouvent par là même libérées.

  • Quel regard portez-vous sur le récent défoulement de cette violence ?

La montée du RN contrée par le front républicain lors du deuxième tour des législatives a fait franchir à la violence une nouvelle étape ; des digues ont sauté. Elle s’exprime haut et fort, à travers des agressions et des insultes racistes proférées dans la rue à visage découvert, ou émane d’anonymes visant et menaçant chez eux des personnalités publiques comme le journaliste de France 5 Karim Rissouli, qui a diffusé sur les réseaux sociaux l’ignoble lettre raciste reçue à son domicile. La violence est aussi, à un autre niveau, le fait de figures politiques, dont le langage s’est, ces dernières semaines, durci : ainsi, le ministre de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire, a-t-il pu évoquer les « cloportes pullulant dans les parquets des palais de la République », animalisant de la façon la plus véhémente les conseillers du président. Lequel a lui-même agité le spectre d’une « guerre civile », après avoir annoncé la dissolution, qu’il a encore, plus que jamais enfermé dans la verticalité de son pouvoir et de son orgueil, comparée à une « grenade dégoupillée ». […]


Propos recueillis par Juliette Cerf. Télérama. (courts extraits) N° 3887. 10/07/2024


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