Enfant de Judée, l’écrivain francophone Karim Kattan tisse des fictions ancrées en Palestine, sa terre natale. Il prend aujourd’hui la parole dans des tribunes pour dénoncer l’horreur de la situation à Gaza.
« Quand j’ai pris la parole l’automne dernier, ma famille, qui vit toujours à Bethléem et dans ses environs, a eu peur. Certains m’ont dit : « Il faut que tu te taises » ». Karim Kattan ne s’est pas tu.
Au lendemain de l’attaque du 7 octobre 2023, l’écrivain fut, en France, l’un des premiers intellectuels palestiniens à prendre la parole. Dès le 11 octobre, il signait dans Le Monde une tribune remarquée dans laquelle il condamnait « l’horreur indigne » des mas sacres perpétrés par le Hamas et la « puissance coloniale féroce » incarnée par Israël. « Reconnaître une horreur n’implique pas d’en minimiser une autre », expliquait le trentenaire né à Jérusalem. Mettre des mots sur les faits, ne pas se murer dans le silence, quand « le paysage médiatique [était] saturé par toutes les voix, sauf les nôtres », lui est alors apparu comme un devoir, imposé par « l’historicité du moment ». « II s’agissait dé rappeler le contexte », se remémore-t-il, huit mois plus tard, à Paris.
Parler, oui, mais pas à tort et à travers, et seulement depuis le point de vue qui est le sien. Celui d’un Palestinien, certes, mais avant tout celui d’un écrivain. Ces derniers mois, dans les colonnes de Mediapart, de Libération, d’AOC ou de l’Humanité, ce francophone issu d’une famille de la bourgeoisie catholique de Bethléem, installé en France depuis ses études supérieures, s’est ainsi employé à décortiquer la sémantique des discours, à soupeser les mots, à mettre au jour l’idéologie à l’oeuvre dans le choix — jamais neutre des termes employés pour évoquer le conflit qui déchire le Proche-Orient. Au lendemain de Noël, Karim Kattan avait, par exemple, dénoncé dans un texte au Monde l’utilisation, par Emmanuel Macron, de l’expression « chrétiens de Terre sainte » pour désigner les chrétiens palestiniens — un « abus de langage [qui] nous rend étrangers à notre terre ».
Il ironise sur ce nouveau statut d’intellectuel médiatique qu’il n’avait jamais pensé incarner et qui, au fond, l’inquiète considérablement. À la crainte de « dire une bêtise » se mêle celle, plus diffuse, de devenir le bon client de service, un écrivain de plateaux télé, devant lequel on zappe plus volontiers qu’on ne le lit. D’ailleurs, à l’exception de C ce soir, sur France 5, il a refusé les sollicitations télévisuelles ces derniers mois, réservant l’essentiel de ses prises de parole à la presse écrite. « Je ne voulais pas entrer dans des débats nécessairement superficiels, où l’on m’aurait mis en porte-à-faux parce que je suis palestinien. Mais il fallait bien que quelqu’un prononce certains mots : colonisation, apartheid… »
Quand il s’agit d’évoquer sur le fond la situation dramatique dans laquelle est plongé aujourd’hui le Proche-Orient, les mots viennent parfois à lui manquer. « Je dis « ce qui se passe », parce que ce qui arrive, c’est tellement innommable que je crains de le nommer. J’ai peur que ce qui suivra soit encore pire — la Cour internationale de justice reconnaît un risque de génocide à Gaza. Alors, les mots nous déserteront ». Il l’admet : « En ce moment, je n’arrive pas trop à écrire de la fiction. La tribune, c’est le lieu de l’affirmation. Contrairement au roman et à la poésie, qui sont des genres de l’hésitation, de la contradiction. Mes personnages sont souvent un peu perdus, ils empruntent des chemins qui ne connaissent pas forcément d’issues. »
L’auteur de Préliminaires pour un verger futur (2017) et du Palais des deux collines (2021), un recueil de nouvelles et un roman parus chez Elyzad, maison d’édition basée à Tunis, y publiera, le 30 août, son prochain roman : L’Eden à l’aube, une histoire d’amour entre deux hommes. Trois livres écrits en français, langue apprise enfant au contact de grands-parents francophiles, mais aussi sur les bancs de l’école française de Jérusalem.
Trois oeuvres de fiction ancrées en Palestine, dans les collines de Judée, à Jérusalem aussi bien qu’à Gaza, où résonnent souvenirs personnels et mémoires héritées, voix de l’enfance et murmures de chers disparus, trajectoires de vies empêchées et tragédies muettes.
L’enchevêtrement des récits, la sinuosité de leur structure nous évoquent volontiers Les Mille et Une Nuits, mais Karim Kattan répond Jacques le Fataliste et contes philosophiques des Lumières. Sans rejeter en bloc la tradition littéraire qu’à défaut de mieux on qualifie d’orientale, il préfère la tenir à distance. Ou plutôt, l’hybrider et la colorer de tous les apports venus composer l’édifice baroque de sa culture personnelle.
On y repère l’empreinte d’une énonciation marquée par l’oralité et la lointaine influence des hakawati, ces conteurs ambulants des pays levantins, aussi bien que son goût pour la science-fiction et la fantasy, genres auxquels il s’adonne en anglais, sa fascination pour le Japon, où ont vécu ses grands-parents maternels, ou sa fine connaissance des lettres françaises — il a étudié à l’École normale supérieure.
Au fil des pages s’impose la place prépondérante occupée par la géographie, aussi bien intime que partagée. Endroits mythiques ou symboliques, réels ou fantasmés, rêvés ou éprouvés. « J’ai étudié plusieurs disciplines — les lettres, le cinéma, l’anglais —, mais la notion d’espace a toujours été centrale », confirme celui qui a non seulement consacré une thèse au motif du désert en littérature, mais aussi un mémoire de recherche à la métropole de science-fiction au cinéma.
Tout sauf un hasard quand on a, comme lui, vu le jour dans l’un des territoires les plus archipélisés du globe, dont les contours n’ont cessé d’être grignotés : « Je n’ai pas grandi dans le même pays que mon frère et ma soeur, qui ont douze et six ans de plus que moi. Je suis né en 1989, dans un espace où nous étions déjà immobilisés, j’étais adolescent quand la construction du mur de séparation a commencé, et rien que se rendre à l’école à Jérusalem était très compliqué. Mon frère, lui, est allé régulièrement & Jaffa, à Haïfa quand il était enfant… Des endroits que, moi, je n’ai découverts que bien plus tard ». Il se souvient d’être allé une fois à Gaza, pour un mariage dans la famille, et garde en mémoire « une formidable fête en bord de mer, un lieu de plaisir balnéaire incroyable : nager dans la mer en Palestine ! »
Pour l’enfant de Bethléem, la Méditerranée n’a rien perdu de ce capiteux pouvoir de séduction, palpable dans tous ses ouvrages. Iode, la première nouvelle de Préliminaires pour un verger futur, se déroule dans l’espace-temps suspendu d’un hôtel de Gaza, avec vue sur le large et l’horizon. La surface argentée des flots et le bleu du ciel, seules toiles de projection dans un monde qui, de toutes parts, vacille. L’écriture romanesque permet des licences que les tribunes n’autorisent guère…
Propos recueillis pas Émilie Gavoille. Télérama N°3882. 05/06/2024
Une réflexion sur “Une voix de Béthléem”