Qui connait Ernst Toller ?

Ernst Toller, poète et dramaturge, fut un combattant. Il s’employa à promouvoir l’idée que seule l’unité du prolétariat pourrait faire obstacle à l’ascension du nazisme.

Né en 1893 dans une famille juive de Prusse orientale, Toller connaît une enfance marquée par la volonté d’être intégré à la bourgeoisie de l’Allemagne impériale. Il s’inscrit à la faculté des lettres de Grenoble en avril 1914. La guerre surgit en août. Volontaire, il part au front en 1915, empli d’exaltation belliciste. Blessé, malade, renvoyé dans ses foyers en 1916, il reprend ses études, de droit et lettres, à Munich.

Lent retournement, alors, vers le pacifisme, et participation aux grèves d’octobre 1918. Il est réincorporé, incarcéré, libéré après avoir simulé la folie, et s’engage dans la révolution en route sous le drapeau socialiste (de gauche) de Kurt Eisner. La République des conseils est proclamée le 7 avril 1919. Anéantie en mai. Toller est arrêté le 4 juin 1919.

Lorsqu’il sort de prison en juillet 1924, sa renommée d’écrivain tient à des poèmes — Le Livre des hirondelles, paru trois mois avant sa libération — et surtout à une pièce, La Transformation, écrite à partir de 1917, montée à Berlin en octobre 1919.

Toller a gratifié le personnage de Friedrich, apprenti sculpteur, de sa propre évolution. Soldat patriote devenu militant de la non-violence, il prône un évangile humaniste. Le drame prend place dans le courant esthétique alors en vogue, l’expressionnisme. Il triomphe auprès des jeunes spectateurs berlinois, qui y voient la danse macabre de l’époque.

[…] Sa tâche, estime-t-il, consiste à contribuer à l’unité du prolétariat, condition première d’une victoire.

L’éventualité d’une deuxième guerre mondiale l’obsède. En 1929, il prévient : « Nous sommes au seuil d’une période de domination de la réaction (2). » Deux ans plus tard, il prophétise : un homme attend, aux portes de Berlin, d’être intronisé chancelier — Adolf Hitler. Il a passé, le temps des rébellions et des combats isolés sur des barricades, alerte-t-il en juin 1932, seuls les révolutionnaires romantiques peuvent encore y croire.

Pousser les fascistes à l’échec implique « la création d’une organisation unissant l’ensemble de la classe ouvrière, avec des buts concrets de lutte, clairement tracés (3) ». Ce ne sera pas le cas. Hitler arrive au pouvoir et, le 28 février 1933, la manigance nazie de l’incendie du Reichstag conduit à une première vague d’arrestations.

Mais Toller est à Zurich, pour une conférence à la radio, lorsqu’une escouade de la Gestapo se présente à son domicile dès la nouvelle de l’incendie : la liste des individus à arrêter avait été dressée en amont. […]

Anglophone, remarquable orateur, il se rend partout, dans tous les congrès d’écrivains, sans répit, pour appeler à briser l’Allemagne nazie avant la catastrophe. […]

Et la littérature ? Après avoir abandonné les tourments déclamatoires de l’expressionnisme, Toller est passé au courant qui l’a remplacé, la « nouvelle objectivité » […] Mais son théâtre ne s’adresse plus à l’armée des prolétaires. Finis, les spectacles de masse et la rêverie collective.

À partir de 1937, sa vie aux États-Unis devient misérable. Divorce, dépression chronique, droits d’auteur quasi épuisés. Pourtant, il faut tenir. Outre la nécessité d’écraser le nazisme, la grande cause consiste à assurer en urgence la victoire du front républicain en Espagne. Avec le soutien du président Franklin D. Roosevelt, il conçoit un projet d’aide à la population civile espagnole, qui est mis en route au début de 1939.

Il entreprend une collecte de fonds pour embarquer 600 000 barils de vivres. C’est une belle réussite. Mais les troupes du général fasciste Francisco Franco entrent dans Madrid le 28 mars 1939.

Le 22 mai 1939, Toller est découvert par sa secrétaire, dans sa chambre au 14ᵉ étage d’un hôtel de New York, écroulé sur une chaise. Il s’est pendu à la fenêtre avec la ceinture de son peignoir de bain. […]

Toller n’est plus guère joué en France. Ce qu’il a légué à la postérité, c’est son exemple d’idéaliste intègre. Et une œuvre, qui n’est pas exactement sans importance.


Lionel Richard. Le Monde Diplomatique. Source (extraits)


  1. Waltraut Engelberg, « Feuerprobe des ethischen Sozialismus », dans Helmut Bock, Wolfgang Ruge et Marianne Thoms, Gewalten und Gestalten. Miniaturen und Porträts zur deutschen Novemberrevolution 1918-1919, Urania-Verlag, Leipzig-Iéna-Berlin, 1978.
  2. Ernst Toller, Kritische Schriften. Reden und Reportagen. Gesammelte Werke, Band 1, Hanser, Munich, 1978.
  3. Ibid.
  4. Ernst Toller, Digitale Briefedition, www.tolleredition.de
  5. Kritische Schriften. Reden und Reportagen…, op. cit.
  6. Hop là, nous vivons !, Les Éditeurs français réunis, Paris, 1966 ; Une jeunesse en Allemagne, L’Âge d’homme, Lausanne, 1974 ; Pièces écrites au pénitencier. L’Homme et la Masse, Hinkemann, Éditions Comp’Act, Chambéry, 2002 ; Pièces écrites en exil. Plus jamais la paix, Pasteur Hall, Éditions Comp’Act, 2003 ; Le Livre des hirondelles, Allemagne 1893-1933. Souvenirs d’un lanceur d’alerte, Séguier, Paris, 2020.
  7. Klaus Mann, Le Condamné à vivre, présentation et traduction de Dominique Laure Miermont, Denoël, Paris, 1999.

2 réflexions sur “Qui connait Ernst Toller ?

  1. Carolyonne89 23/06/2024 / 10h36

    Une fois et encore une histoire qu’on ne nous a jamais mentionné dans les livres scolaires d’histoire, et c’est vraiment navrant !🤞

  2. rblaplume 25/06/2024 / 9h07

    C’est un astre de plus dans la constellation des esprits à ne pas oublier !
    Merci.

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