J’te cause !

Arthur Teboul critique l’emprise de nos technologies numériques dans ses poèmes et ses chansons. C’est sur cette question que Charlie a eu envie de le rencontrer.

Arthur Teboul : Oui, complètement. Ça résume ce que j’essaye de dire et ce que j’essaye de faire. On vit une époque pleinement utilitariste, jusque dans notre usage de la langue. Et quand je dis ça, je m’inclus, je ne me sens pas du tout au-dessus de ça, je me sens pris dans ses filets : on n’a jamais autant communiqué, pourtant notre langue est réduite à son usage le plus pratique, le plus fonctionnel. Quand on essaye de retrouver la gratuité du langage, on retrouve le désir et le plaisir, comme dans le babillage des enfants.

On se laisse surprendre, on tâtonne, on ne sait pas où on veut aller ; mais la plupart du temps on a les yeux rivés sur notre téléphone parce qu’on essaye de négocier le moindre virage pour arriver plus vite au but. Mais quel but ? Je suis en colère contre moi-même : on est tous pris au piège. Mais j’ai trouvé une issue dans la poésie ; depuis toujours, mais encore plus aujourd’hui, alors que l’on ressent cette violence de la productivité.

J’ai trouvé dans la poésie plus qu’un refuge : une boussole, un bâton, un tuteur, une lumière. On pourrait penser que la poésie peut se faire écraser très vite par l’argent, par l’efficacité, par le bruit ; et pourtant elle résiste, elle s’intègre. On le voit sur Instagram, où la poésie est très populaire.

On ne peut pas tous se permettre de faire une randonnée de six heures pour se retrouver. Moi qui suis artiste, déjà ce temps-là, je le trouve réduit à peau de chagrin. À attraper une heure de temps pour être libre ; alors ceux qui gagnent leur pain autrement, j’imagine qu’ils n’ont que quelques minutes. La poésie autorise ça : quelques vers vous permettent une halte, une petite prise de recul. René Char parle dans un poème des « épieux de lumière » : il peut nous arriver d’être traversé, parfois violemment, par une lumière qui nous régénère.

Pour moi, ça a commencé en lisant, ça m’a donné envie d’écrire. Dans un poème ou une chanson, on peut trouver l’autre : c’est important à une époque où ce sont surtout les différences qui sont soulignées. On n’arrive même plus à ne pas être d’accord sans s’entre-tuer ; alors ça fait du bien de trouver des sources de ce qu’on a en commun, dans un petit fragment, dans une phrase, qui formule une sensation indicible. Je crois beaucoup en cette force du langage. Si le langage s’appauvrit, notre expérience aussi. C’est pour ça que je passe par le langage : nommer, ça n’est pas juste un commentaire, c’est un accès à l’expérience.

Oui, je suis un drogué, et cette dépendance m’est insupportable, parce qu’elle m’humilie. C’est humiliant de sentir qu’on fait quelque chose qu’on ne veut pas faire. Ça m’obsède, je retourne ça dans tous les sens, notamment mon rapport aux réseaux sociaux : en tant qu’artiste, c’est un outil de lien avec le public ; tout en ne me leurrant pas sur l’architecture de cet outil, conçu par des gens qui ne cherchent pas à favoriser des échanges simples, mais à capter notre attention.

Ça me paraît impossible aujourd’hui dans mon métier de tout éteindre ; c’est un outil pervers, mais qui me permet aussi d’informer le public, de prévenir quand je fais un concert. Je n’ai pas de solution et ça me déprime ; mais j’ai quelques espoirs : quand je suis sur scène ou dans le cabinet de poèmes, je suis vraiment en présence ; ces moments-là me permettent de ne pas me décourager.

C’est fortuit. Depuis que j’ai eu cette pratique du cabinet de poésie, on m’a dit que c’était proche du dispositif psy, mais c’est un champ qui m’est encore très étranger ; ça va m’intéresser, mais je n’y connais rien. Je n’ai jamais consulté, j’ai lu un ou deux bouquins de Freud, dont le tout petit sur l’interprétation du rêve. J’ai plus exploré le champ de l’inconscient avec l’écriture automatique, mais je ne connais pas les concepts de la psychanalyse.

C’est très important ! Nous n’avons affaire qu’à des boîtes noires, on ne comprend pas comment elles fonctionnent, on est dépossédés ; elles se nourrissent de ce qu’on leur fournit ; si on ne leur donne jamais un poème, elles ne vont jamais apprendre la part non fonctionnelle de notre langage.

C’est assez machiavélique, on risque de les rendre plus humaines en les nourrissant de poèmes : les machines risquent de nous manger. On va les humaniser, pendant que nous, on s’identifie aux machines binaires, on est de plus en plus dans le 0/1, avec un objectif précis. C’est là où la poésie a une grande puissance. Jean Cocteau disait : « La poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi. »

En temps de guerre, alors que les vivres manquent, que l’humanité fait défaut, on se passe des poèmes sous le manteau. Ça veut bien dire quelque chose de leur nécessité. Du coup, ça m’inquiète un peu : aujourd’hui, la poésie connaît un regain de popularité, ça veut peut-être dire qu’on est à une époque où il ne reste plus que ça pour nous ramener à notre humanité.

Quand on écrit, le poème est toujours un peu en avance, on ne sait pas ce qu’on va écrire, on ne le sait pas encore. Et puis, à un moment, on réalise des choses qu’on ne s’autorisait pas à savoir sur soi-même, qu’on ne sait pas encore. Tiens, c’était déjà là. Je n’imaginais pas ça. Pour le poète cuit, j’ai plu­tôt des images d’argile, de potier, je pense à Omar Khayyam quand il dit que la poudre de nos os servira à faire un vase, qu’on ait été prince ou charpentier.


Propos recueillis par Yann Diener. Charlie Hebdo. 12/06/2024


  1. L’Adresse. Les rendez-vous du déversoir, d’Arthur Teboul (Éditions Seghers).
  2. Le Déversoir. Poèmes minute, d’Arthur Teboul (Éditions Seghers).

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