Et une tape de plus sur la caboche

Les lapsus d’Éric Ciotti

Tous les hommes politiques font des lapsus, et peut-être plus souvent que tout un chacun. Parce qu’un homme poli­tique s’efforce de bien communiquer, de répéter des éléments de langage ; alors sa vérité subjective cherche à sortir du bois de la langue à la première occasion d’une assonance ou d’un glissement de signifiants. Éric Ciotti est coutumier du fait.

Par exemple : en décembre 2021, entre les deux tours de la primaire qui va le placer à la tête du parti Les Républicains, Ciotti remercie un par un ses coéquipiers face aux camé­ras. Au moment de nommer le député LR Julien Ravier, sa langue fourche et il remercie Stéphane Ravier, sénateur RN des Bouches-du-Rhône. Ce qui fait rire jaune toute la fine équipe présente.

Dans les années 1980, les commentateurs se perdaient en conjectures pour savoir si les propos antisémites et néga­tionnistes de Jean-Marie Le Pen étaient des dérapages ou des mots choisis. Un lapsus porte sur un mot qui vient à la place d’un autre, qui se glisse entre deux intonations proches, c’est un éclair sur la vérité sujet, c’est fugace ; quand on dit que les chambres à gaz sont « un point de détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale », on n’est plus dans la langue qui fourche : c’est une construction, une chaîne signifiante d’une dizaine de mots articulés les uns aux autres.

À propos de dérapage, voici un autre lapsus d’Éric Ciotti. En novembre 2022, au moment de l’élection de Jordan Bardella à la présidence du Rassemblement national, Ciotti est questionné sur le plateau de France Info. Quand le journaliste lui demande « Il est fréquentable, Jordan Bardella ? », Ciotti hésite, puis répond : « Il n’a jamais dérapé » ; il hésite encore et ajoute : « Après, on a des positionnements qui sont naturellement dérap… euh différents. »

Éric Ciotti a donc réussi un lapsus avec le mot « dérapage », une sorte de métalapsus, un hommage à Le Pen père. Un lapsus au carré, prémices à son passage à l’acte, quand il annoncera, mardi 11 juin, une alliance avec le RN au lendemain de la dissolution de l’Assemblée.

En mai 2016, dans l’hémicycle, s’adressant au Premier ministre, Manuel Valls, le député Ciotti veut prendre la défense des policiers blessés dans les manifestations contre la loi tra­vail. Il veut dire « Ce matin, plusieurs milliers de policiers ont exprimé leur colère face au déchaînement de violences dont ils sont victimes », mais il dit « leur colère face au déchaînement de violences dont ils font preuve ».

Ciotti, c’est le lapsus à répétition. Sa vérité xénophobe lui est restée longtemps au bout de la langue, maintenant, il la dit sans aucune censure. Il rejoint ceux qui soutiennent que tous les problèmes viennent de l’étranger.

La civilisation se fonde sur la sublimation de la pulsion grégaire, de l’ancestrale peur de l’autre. Sans cette sublima­tion, on revient très vite à la préhistoire, au déchaînement de la violence xénophobe. C’est ce que montrait Freud dans un formidable ouvrage écrit en 1929, au moment de la montée des fascismes en Europe : Das Unbehagen in der Kultur. « La question cruciale pour le genre humain me semble être de savoir si et dans quelle mesure l’évolution de sa civilisation parviendra à venir à bout des perturbations de la vie collective par l’agressi­vité des hommes et leur pulsion d’autodestruction (1) »


Yann Diener. Charlie hebdo. 19/06/2024


1. Le Malaise dans la civilisation, de Sigmund Freud, traduit par Bernard Lortholary (éd. Points, coll. « Essais »).


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