En France comme aux États-Unis, les étudiants propalestiniens occupant leurs universités se heurtent à l’intervention de la police. Mais leur lutte s’inscrit dans une histoire longue.
Ces dernières semaines, de part et d’autre de l’Atlantique, des étudiants et des étudiantes ont brandi le drapeau palestinien sur les campus qu’ils occupent pour réclamer un cessez-le-feu à Gaza. Ils interpellent leurs gouvernements mais aussi leurs universités, en leur demandant de stopper tout partenariat avec des entreprises ou des facs liées au secteur militaire israélien.
En France, l’attention médiatique s’est concentrée sur la mobilisation menée à Sciences po, fabrique des futures élites. « Les blocages émanent des minorités les plus engagées, tout le monde n’y est pas favorable, modère Anne Muxel, directrice de recherche et directrice déléguée du Centre de recherches politiques de Sciences po. Néanmoins, on sent qu’une majorité d’étudiants sont sensibles aux souffrances endurées par les populations civiles à Gaza, et plus globalement à la question des droits humains.
Ces jeunes portent beaucoup d’attention aux causes humanitaires, aux injustices et aux questions identitaires. » Le soir du 2 mai, quelques heures avant d’être évacués par la police, des membres du comité Palestine de Sciences po Paris reprenaient dans leur live Instagram l’une des devises historiques de l’institution : « Comprendre le monde pour le transformer, c’est ce qu’on fait ! »
D’autres l’ont fait avant eux. En Mai 68, le campus parisien fut carrément rebaptisé « Institut Lénine ». À l’époque, la direction opte pour la négociation, malgré des semaines d’occupation et l’invasion du bureau du directeur. Les examens sont reportés tandis que le hall et les amphis sont laissés à disposition des militants, qui réunissent parfois plus de deux mille étudiants en assemblée générale.
Les protestations de ce printemps 2024 ont beau être moins massives, le spectre des années 1960 et 1970 plane sur elles. À New York, les étudiants de Columbia ont rapidement occupé le Hamilton Hall, qui fut l’épicentre des luttes contre la guerre au Vietnam et, plus tard, contre l’apar theid sud-africain. Fin avril, on pouvait lire sur une pancarte brandie devant l’Institut d’études politiques de Rennes : « Le Vietnam a vaincu, l’Algérie a vaincu, la Palestine vaincra. » La comparaison avec le Vietnam est celle qui revient le plus.
Est-elle pertinente ? « Dans les deux cas, il s’agit d’un conflit dans lequel les États-Unis sont impliqués. Cela donne des objectifs concrets aux étudiants américains », répond Robi Morder, chercheur associé à Paris-Saclay. Président du Groupe d’études et de recherche sur les mouvements étudiants, il milita dans sa jeunesse au Mouvement d’action syndicale, au syndicat de gauche Unef-ID et à la Ligue communiste révolutionnaire. Il souligne : « Aujourd’hui comme hier, les manifestants portent un discours anticolonialiste. »
Déjà, dans les années 1960, les modes d’action circulaient par-delà les frontières et les océans. En février 1968, quelque deux cents étudiants français se rendent à Berlin pour la manifestation organisée par la Coordination européenne des organisations de jeunesse contre la guerre du Vietnam. Ils y découvrent la technique des chaînes humaines dans les cortèges, qu’ils copieront à Paris. La pratique du sit-in, maîtrisée par les antiguerres américains, sera aussi imitée.
Dernier point commun entre 1968 et 2024, et non des moindres : le contexte électoral aux États-Unis, auquel s’ajoute aujourd’hui l’imminence du scrutin européen. « L’objectif des étudiants est toujours le même, juge Robi Morder, qui se souvient que dans les années 1960 on n’hésitait pas à brûler des drapeaux américains pour soutenir la paix au Vietnam. Le but est d’attirer l’attention médiatique par des actions spectaculaires, pour faire réagir le personnel politique. »
Néanmoins, l’intensité des mobilisations universitaires occidentales en soutien aux Palestiniens n’a rien à voir, selon l’historienne américaine Lauren Lassabe Shepherd, avec celles du siècle dernier. « À l’époque, sur les campus, on parlait de renverser le gouvernement, et les plus radicaux faisaient exploser des bâtiments ! Ces derniers mois, nous n’avons pas vu ce niveau de violence. L’escalade vient pour l’instant des interventions policières. »
La chercheuse glisse qu’elle s’attend à davantage de brutalité à l’automne, au moment de l’élection présidentielle, mais précise que les manifestants sont bien moins nombreux que dans les années 1960. Même constat pour le sociologue et historien français Laurent Frajerman : « Le militantisme étudiant s’est considérablement affaibli. Les militants sont moins nombreux et cherchent moins à convaincre l’ensemble de leurs camarades lors de grandes assemblées générales. Ils se réunissent plutôt entre eux et réalisent leurs actions de blocage en petits groupes ».
La tradition d’engagement estudiantin en faveur des opprimés prend notamment racine dans la charte de Grenoble, née en 1946 lors du congrès de l’Unef (Union nationale des étudiants de France, principal syndicat, créé en 1907). Le texte définit un nouveau statut pour les étudiants, présentés comme des « travailleurs intellectuels » intégrés dans une « jeunesse mondiale ». Leur « mission la plus sacrée » ? « Défendre la liberté contre toute oppression. » Mais toutes les causes ne fédèrent pas, et avant l’action, la complexité des discussions syndicales rappelle presque celle des négociations diplomatiques.
Ainsi, dans les années 1960, en France, la cause palestinienne mobilisait surtout les associations d’étudiants arabes et des collectifs de soutien aux réfugiés. À l’Unef, où les organisations étudiantes palestiniennes et israéliennes étaient régulièrement invitées, « on marchait sur des oeufs, rappelle Robi Morder, qui ressort les archives de 1967.
Le sujet était si sensible que les réunions se sont longtemps concentrées sur le Vietnam, plus fédérateur ». Le congrès de l’Unef, un mois après la guerre des Six-Jours, finira par admettre le droit à l’existence des communautés nationales israélienne comme palestinienne, tout en excluant l’appel au « rejet des Israéliens à la mer ».
Aujourd’hui, la cause palestinienne se crie sur les campus, malgré les interventions policières et les arrestations (au moins deux mille aux États-Unis entre mi-avril et début mai). En France, les appels à la police de la direction de Sciences po pour évacuer le campus parisien ont choqué la communauté enseignante. Traditionnellement, ce genre de décision, dont la responsabilité échoit aux autorités universitaires pour faire respecter la liberté d’enseigner et l’ordre public, n’était prise qu’en cas de péril imminent. « Avant, on voyait l’université comme un lieu d’apprentissage du conflit et de la confrontation pour trouver une issue aux désaccords. Donc on pouvait débattre avec l’administration », souligne Robi Morder, qui s’étonne que les tentatives de négociations à Sciences po aient déclenché des critiques politiques.
« À Nanterre, en 68, l’historien René Rémond pratiquait le compromis tous les jours ! » Le recours aux forces de l’ordre dans une enceinte universitaire a toujours indigné. Ainsi, le 3 mai 1968, à la Sorbonne, c’est l’évacuation forcée de cinq cents étudiants qui a lancé pour de bon la révolte. Dans les années 1980, explique Laurent Frajerman, « l’intervention de la police restait exceptionnelle ». Il se souvient d’une grève de la faim menée par des étudiants étrangers à Jussieu.
« Ils réclamaient des papiers et occupaient les bureaux de la présidence. Ils ont fini par être évacués par la police, mais après des semaines d’occupation. Plus tard, en 2006, lors de la contestation du contrat première embauche, la Sorbonne est restée fermée plus d’un mois ! Aujourd’hui, il y a un refus clair des blocages : la direction de Sciences po n’a pas attendu trois jours pour appeler les forces de l’ordre. Depuis une dizaine d’années, on voit se restreindre les espaces de liberté d’expression des étudiants. »
La loi sur l’autonomie des universités, qui réforma leur gouvernance en 2007, a ainsi limité le poids des élèves au sein des conseils d’administration, acquis historique de 1968. « La direction dépend donc moins des élus étudiants pour fonctionner ».
Aux États-Unis, les policiers ont même reçu de l’aide. En Arizona, un groupe étudiants nommé Fraternity Brothers a secondé la police pour détruire les campements installés sur le campus public. « On a là un écho des années 1960, indique Lauren Lassabe Shepherd, autrice en 2023 de Resistance from the Right : Conservatives & the Campus Wars in Modern America (University of North Carolina Press).
À l’époque, les contre-manifestants conservateurs réunis dans des groupes comme Young Americans for Freedom ou College Republicans venaient soutenir la répression contre les étudiants engagés sur le Vietnam ou les droits civiques. Aujourd’hui, des républicains reprennent les mêmes moyens de pression : ils encouragent les administrateurs à appeler la police, menacent de couper des financements ou d’attaquer les universités en justice si les campus ferment, avec l’argument que les jeunes ont payé pour pouvoir y étudier. Tout ça, ce sont des méthodes testées le siècle dernier ».
En France, Valérie Pécresse s’est illustrée dans ce type de contre-attaque politique. À la suite de l’occupation de Sciences po, la présidente de la région Île-de-France a suspendu les subventions de la collectivité à l’école, conditionnant leur rétablissement au retour de la « sérénité » et de la « sécurité ». La figure d’extrême droite Marion Maréchal a elle réclamé une enquête administrative sur la « radicalisation » à Sciences po.
À l’autre bout de l’échiquier politique, les élus de La France insoumise, eux aussi en pleine campagne européenne, ne manquent pas une occasion de se montrer aux côtés des manifestants, ajoutant au magma politicien qui empoisse les mobilisations étudiantes. Côté gouvernement, le 13 mars dernier, Gabriel Attal s’invitait carrément au conseil d’administration de Sciences po après une réunion propalestinienne dans l’un des amphis, où une étudiante aurait été victime d’un acte antisémite — l’enquête interne est toujours en cours au moment où nous écrivons ces lignes, et des étudiants juifs ont signalé d’autres actes antisémites sur certains campus.
Le Premier ministre avait alors dénoncé « une minorité agissante et dangereuse ». Les militants propalestiniens seraient sous l’emprise du dangereux « wokisme » en provenance des États-Unis. Cette intrusion dans la gestion interne de Sciences po, violation de la liberté académique, nourrit le soupçon qui pèse sur le monde universitaire, accusé d’islamogauchisme par les ex-ministres Jean-Michel Blanquer en 2020 et Frédérique Vidal en 2021. « Les présidents d’université sont confrontés à une atmosphère d’intimidation. Sous la pression, ils préfèrent parfois annu ler des journées d’étude ou des colloques par peur que leur établissement soit assimilé à ces supposés courants de pensée », indique l’historienne Ludivine Bantigny.
Depuis le début de la mobilisation étudiante en soutien aux Palestiniens, plusieurs conférences sur le sujet ont été annulées par crainte de troubler l’ordre public. Parfois à tort, comme l’a jugé le Conseil d’État le 6 mai à propos d’une conférence que l’université Paris-Dauphine souhaitait déprogrammer. Elle était intitulée : « Agir face à la menace de génocide à Gaza ».
Élise Racque. Télérama. N° 3879. 15/05/2024