Désinfo. Déstabilisations d’États…

sa multiplication à l’échelle mondiale inquiète. Qui croire ?

Venant de Russie, d’Iran ou encore d’Azerbaïdjan, propagande et désinformation menacent les élections européennes. En France, l’agence Viginum surveille de très près les tentatives de déstabilisation sur Internet.

L’adresse est tenue discrète, le personnel dûment habilité. Lorsqu’on pénètre dans les locaux de Viginum, il faut glisser son téléphone portable dans une épaisse pochette à scratch qui bloque les signaux électromagnétiques et éloigne les oreilles trop curieuses. Les précautions ne sont pas de trop : installé en 2021, le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères — les INE, comme on les nomme ici — à du pain sur la planche, à l’approche des élections européennes du mois de juin et des jeux Olympiques.

Traumatisé par les Ma­cron Leaks 1, le président de la République l’a voulu contre l’avis de son ministre des Affaires étrangères de l’époque, Jean-Yves Le Drian, persuadé qu’une telle structure allait causer des céphalées politiques, et l’a placé sous l’autorité du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), mirador de Matignon pertinemment surnommé « la maison des secrets ».

Sans surprise, ce goût consommé de la discrétion excite les complotistes amateurs comme les conspirationnistes professionnels. À leurs yeux, Viginum serait tout à la fois un service de renseignement, une unité de police secrète et un ministère de la vérité. « Big Brother ! » s’égosille régulièrement Florian Philippot, l’ancien bras droit de Marine Le Pen, relais des thèses du Kremlin en France.

« Nous ne travaillons qu’en sources ouvertes », rectifie le patron de l’agence, Marc-Antoine Brillant. Un décret de décembre 2021 est venu autoriser son service à collecter les données publiques d’une vingtaine de réseaux sociaux, et selon cet affable saint-cyrien en bras de chemise, « on voit déjà 90% de ce qui nous intéresse depuis ce point d’observation haut ».

Répartis entre deux directions, l’une opérationnelle, l’autre technique, cinquante agents, experts en géopolitique ou data scientists, scrutent « les acteurs de la menace » susceptibles de porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la France en manipulant son écosystème informationnel. « Mais attention, ce terme de manipulation est un énorme gloubi-boulga », ajoute Marc-Antoine Brillant. « Il englobe aussi bien la propagande que la communication stratégique ou la mésinformation. Avec un spectre aussi large, vous pouvez attraper des équipes de campagne dont le travail relève de la liberté d’expression. »

Pour cette raison, Viginum ne suit pas des individus, mais des écosystèmes ou des comportements, et ne s’intéresse qu’aux — nombreuses — menaces étrangères. Quand, mi-avril, des comptes TikTok ont mis en scène d’imaginaires Amandine Le Pen ou Léna Maréchal, fausses cousines influenceuses d’extrême droite conçues par intelligence artificielle, l’affaire a mobilisé Viginum le temps d’un week-end. Mais le service a passé la main lorsqu’il a déterminé qu’il s’agissait du coup marketing d’une société parisienne.

En période électorale, le sujet est particulièrement sensible, et Viginum est en lien constant avec le Conseil d’État, garant de l’intégrité du scrutin. « La campagne des européennes est très courte, ça va s’énerver en mai », veut croire un gradé. À l’heure où nous écrivons ces lignes, une seule tête de liste a été visée par une campagne de dénigrement : Raphaël Glucksmann.

L’eurodéputé socialiste, qui a plusieurs fois dénoncé la politique génocidaire de Pékin contre les Ouïghours au Xinjiang, est la cible des réseaux chinois. Une menace à bas bruit, mais prise suffisamment au sérieux pour que l’équipe du candidat en ait été avisée courant avril.

« Il y a encore quatre ou cinq ans, on s’inquiétait des manœuvres d’ingérence uniquement lors des élections », souligne notre officier, fin connaisseur de la question. « Désormais, nous devons faire face à des logiques beaucoup plus opportunistes, qui cherchent à enflammer tout ce qui agite le débat public, des manifs des agriculteurs aux punaises de lit. » L’affaire des étoiles de David taguées sur des immeubles parisiens fin octobre, quelques semaines après l’attaque du Hamas et la riposte israélienne, illustre à la perfection ce nouveau paradigme. Selon la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), l’opération aurait été pilotée par la Russie, à des fins de fracturation de l’opinion.

Si Moscou, considéré comme l’acteur le plus agressif, truste toujours la première place, d’autres puissances, étatiques ou non, se positionnent sur la carte de la déstabilisation : l’Iran, la Turquie, les pays du Maghreb, mais aussi l’alt-right américaine ou les climatosceptiques. Et de nouveaux entrants apparaissent dans le radar, comme l’Azerbaïdjan, « confetti géopolitique, mais vrai poil à gratter », selon une source sécuritaire.

Après avoir orchestré une campagne de boycott des jeux Olympiques à l’automne 2023, l’ancienne république soviétique d’Asie cen­trale continuerait ses efforts, « en appui d’une stratégie de tension diplomatique » qui a conduit la France à rappeler son ambassadrice « pour consultations ».

Crispés autour de la question du génocide arménien et de la guerre au Haut-Karabakh, les Azéris sont de plus en plus offensifs, « n’hésitant pas à convoquer le passé colonial de la France pour instrumentaliser les luttes indépendantistes ». Jusqu’en Corse ou en Nouvelle-Calédonie, où le Congrès de l’île du Pacifique vient de signer un mémorandum de coopération avec l’Assemblée nationale d’Azerbaïdjan.

Cette dissémination du risque s’accompagne d’« une sophistication des modes opératoires », ainsi que le souligne un conseiller de l’exécutif. « Les bots et les trolls ne sont plus le fait majoritaire. Outre un recours accru à la sous-traitance pour brouiller les pistes, on observe la prolifération de sites Internet de « réinformation » ou de médias de niche qui génèrent un contenu multilingue capable de cibler un public précis ». Et avec la démocratisation de l’intelligence artificielle qui, outre une capacité de saturation décuplée, permet de donner une consistance presque organique aux comptes inauthentiques, la France estime qu’elle doit riposter de plus en plus vite.

Au mois de février, après quatre mois d’enquête, Viginum a ainsi annoncé le démantèlement d’un réseau de deux cents sites visant à inonder de contenus prorusses les soutiens à l’Ukraine en Europe. Baptisé Portal Kombat, cet écosystème a généré une audience marginale, mais, chez Viginum, on pointe le danger d’acteurs « prépositionnés » qui pourraient vite devenir incontrôlables. Depuis, de nouveaux noms de domaine ont été enregistrés. Dans quasi tous les pays membres de l’Union européenne

En mai 2017, deux jours avant le second tour de la présidentielle, vingt mille mails échangés par l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron ont été piratés. Plusieurs éléments techniques pointent vers une unité du renseignement militaire russe.


Olivier Tesquet. Télérama n° 3879. 15/05/2024


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