Cet homme sait…

… se dédoubler, et plus encore.

François-Xavier Roth est l’un des quatre principaux chefs invités du prestigieux London Symphony Orchestra. Il se trouve à la tête du Gürzenich Orchestra, l’orchestre de l’Opéra de Cologne, et dirige l’Atelier lyrique de Tourcoing ainsi que l’orchestre des Siècles, qu’il a fondé en 2003 ; il est aussi « artiste associé » à la Philharmonie de Paris. Ses concerts et ses enregistrements sont applaudis par le public, il a remporté une Victoire de la musique en 2018. Le succès serait-il monté à la tête de « FX », comme on le surnomme dans le milieu ?

Dans sa biographie officielle, il se revendique comme « l’un des chefs les plus charismatiques et entreprenants de sa génération ».

« Entreprenant », c’est le mot. En général, cela commence de manière anodine : un petit texto flatteur envoyé à une instrumentiste après un concert, tard le soir. Qu’elle ait le malheur de répondre, et les SMS se font plus pressants, s’enrichissent de cœurs et d’émojis bisous. Rien de bien méchant.

Après quelques mois, cependant, les malheureuses en viennent à recevoir des « mmmmhhh » et des « tout tendu vers toi ». Jusqu’à ce que le chef confonde baguette et braguette : la dernière étape, c’est une photo de son sexe. Il arrive aussi que FX néglige les préliminaires. Une soliste de passage, une cheffe d’orchestre à peine rencontrée ? Un compliment, et, zou, direct la « dickpic » — la photo de ses attributs.

Ma non troppo

« Le Canard » a recueilli sept témoignages de femmes et d’hommes destinataires de ces messages indésirables.

La célèbre violoniste Marie-Annick Nicolas, super-soliste de l’Orchestre philharmonique de Radio France dans les années 80, raconte ainsi avoir reçu une invitation à une séance de « douche virtuelle », un soir où FX s’ennuyait dans sa chambre d’hôtel. « Il fait vraiment très chaud, c’est bon ! »

« C’est bon ! » insiste le chef. Sidérée, elle croit à une plaisanterie, avant de comprendre qu’il est tout à fait sérieux. La virtuose ne mâche pas ses mots : « Ce monsieur s’est comporté de façon immonde. »

Certains messages, parmi les plus éloquents, ont fini par tomber dans le bec du « Canard », même si les récipiendaires, le plus souvent, n’ont qu’une hâte : les effacer. Leur contenu est aussi arrivé jusqu’aux oreilles de certaines institutions.

Ainsi, François-Xavier Roth faisait partie des candidats en lice pour prendre la tête de l’Orchestre de Paris en 2019. Son nom n’a pas été retenu pour des raisons purement musicales — le jeune chef finlandais Klaus Mâkelâ avait alors écrasé la concurrence —, mais un signalement avait été émis. Laurent Bayle, alors patron de la Philharmonie, confirme au « Canard » en avoir été informé par la Ville de Paris.

En juin 2021, une musicienne a également écrit au directeur de l’Orchestre du Gürzenich, Stefan Englert, pour dénoncer les « comportements inappropriés », à caractère sexuel, de François-Xavier Roth : « Si le chef du Gürzenich, avec qui nous interagissons simultanément en tant qu’orchestre tout entier, n’a pas de boussole intérieure de la relation appropriée et respectueuse avec ses collaboratrices, c’est plus que problématique : c’est intolérable. »

Le cas Roth et le bâton

Les journalistes allemands du magazine en ligne VAN ont eu vent de l’affaire et se sont intéressés à FX. Informé de leur enquête, celui-ci a fait appel à un célèbre cabinet d’avocats allemand pour leur mettre la pression avant la publication d’un quelconque article.

Difficile de mettre le holà à ces agissements, même si les messages pornos de Roth sont connus de longue date. Déjà dans les années 2005-2010, les jeunes musiciennes débutant dans l’orchestre des Siècles étaient prévenues : « S’il t’envoie un SMS, surtout ne réponds pas ! »

Certaines préféraient en rire, considérant ces messages comme un rite de passage : « Ah, toi aussi, tu as reçu la photo de sa bite ? »

D’autres, bien que n’appréciant pas cette petite musique, étaient contraintes au silence, sous peine d’être exclues de l’orchestre. Car, au sein des Siècles, comme dans tous les orchestres d’intermittents, les musiciens sont soumis au bon vouloir de leur chef.

Outre leur caractère sexuel, les messages indésirables relèvent donc de l’abus de pouvoir, aucun musicien n’ayant intérêt à dénoncer un système qui le nourrit.

Pire : de peur de perdre leur emploi, les victimes se sentent obligées de « jouer le jeu », de faire comme si ce n’était pas grave.

Contacté par « Le Canard », François-Xavier Roth a choisi de faire profil bas : « Il m’est arrivé d’avoir des échanges intimes par téléphone. Si je suis allé trop loin, je présente mes excuses à celles que j’ai pu choquer »

Des excuses en forme d’aveu, que le Palmipède transmet aux victimes.


Fanny Ruz-Guindos et Emmanuel Savoye. Le Canard enchaîné. 22/05/2024


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