Mort

Requiem pour un tortionnaire

Ce ne sont donc ni les Israéliens ni les Américains, mais la brume qui aura eu raison d’un des grands criminels de l’histoire. Alors que la tension est à son comble au Moyen-Orient, le président de l’Iran, Ebrahim Raïssi, a disparu dans un accident d’hélicoptère avec son ministre des Affaires étrangères et le gouverneur de la province azérie de l’Iran.

« Raïssi, c’est vraiment Eichmann vu par Hannah Arendt. Un bel exemple de la banalité du mal, analyse un politicien iranien. Un fonctionnaire qui balbutie le credo du gouvernement du docte, un rouage utile de la République des mollahs, un exécutant zélé des fatwas et basses œuvres de Khamenei, un « banal » antihéros aux actes monstrueux qu’il exécute parce qu’on lui en a donné l’ordre. » Et quels actes, et quels ordres !

Un rapport d’Amnesty International détaille les massacres : les enfants assassinés parce qu’ils accompagnaient les parents à des manifestations, les fausses sépultures, les parents raflés parce qu’ils se recueillent sur la tombe d’un proche…

Alors oui, Raïssi restera bien comme l’un des pires tortionnaires de la République islamique. Cette accusation, ce n’est pas une ONG américaine qui la formule, mais l’ayatollah Ali Montazeri, celui-là même qui avait été désigné comme le dauphin de l’imam Khomeini.

Voici dans quelles circonstances : le 15 août 1988, trois semaines après le début d’une opération menée par la jeune République islamique qui conduira à la mort de plus de 30 000 prisonniers politiques, l’ayatollah Montazeri demande à voir les quatre membres de la « commission de la mort », qui décident du sort des opposants à la révolution.

Raïssi, alors âgé de 27 ans, en est le vice-procureur. Le religieux pacifique est horrifié par ce qu’on lui rapporte. Les révolutions naissent souvent dans le sang, et se poursuivent en épurations, mais lui ne cautionnera jamais cette campagne systématique d’exécutions de gens non jugés ou à la veille d’être relâchés parce qu’ils ont purgé leur peine : « Le crime le plus terrible perpétré en République islamique depuis la révolution et pour lequel l’histoire nous condamnera, été perpétré par vous. Et vous serez considéré au nombre des criminels de l’histoire. » Incroyable témoignage !

Lorsque l’ayatollah demande à Raïssi et à ses acolytes de la « commission de la mort » de suspendre les exécutions pendant le mois sacré de Mouharram, voici ce qu’on lui répond : « Pour Mouharram, nous avons déjà un certain nombre de prisonniers que nous avons extraits de leurs cellules pour les interroger… Si on ne se prononce pas et qu’ils retournent dans leurs sections, cela va créer des problèmes. Si vous le permettez, il y a environ 200 personnes et quelques, on va les [exécuter] », négocient cyniquement Raïssi et ses collègues.

Quelles seront les conséquences de la disparition de cet homme qui était pressenti pour succéder au guide suprême actuel, Ali Khamenei ? L’élection présidentielle, prévue constitutionnellement dans deux mois, va-t-elle encore renforcer, si c’est possible, le caractère répressif du régime ? Ou au contraire donner un second souffle à la révolte déclenchée par la mort de Mahsa Amini en septembre 2022 ?

La guerre de succession sera âpre, d’autant que derrière le guide suprême se profile déjà l’ombre menaçante de son fils, Mojtaba Khamenei. Pour le reste, difficile de prédire ce qui va se dérouler, dans un contexte régional que la guerre menée par Israël à Gaza contribue à rendre aussi incertain. Mais on tremble pour les Iraniens…


Sara Daniel, Le Nouvel Obs. N° 3112. 23/05/2024


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