Nos amis les médiocres

Contrairement à la vulgate darwinienne, le monde naturel tolère l’inutile, le moyen et le mal fichu. Pendant quinze ans, Daniel S. Milo a épluché la littérature scientifique et en a tiré cette thèse iconoclaste

La dernière page de sa thèse de doctorat de philosophie, Daniel S. Milo a placé une citation de Luis Fernandez – on parle bien ici de l’ancien milieu de terrain de l’équipe de France de foot. Cette petite espièglerie faite au monde académique arrache un sourire à ce philosophe franco-israélien aujourd’hui âgé de 7o ans, lecteur passionné de « l’Équipe ».

Cela lui ressemble diablement. Lui qui a été, durant trois décennies, un éminent professeur à l’École des Hautes Études en Sciences sociales (EHESS) n’a pas cessé d’injecter un brin de fantaisie dans les sillons austères de la pensée. « Le seul maître que je revendique, c’est Socrate », confie-t-il en visioconférence depuis sa maison ombragée au bord de la mer de Galilée (Israël), où il passe sa retraite.

Comme Socrate, ce vagabond qui ne faisait que poser d’innocentes questions pour mettre à nu les incohérences chez ses contemporains, Daniel S. Milo espère n’avoir l’air de rien. Un badaud. « Je m’insinue dans un champ, mais ce n’est pas le champ en lui-même qui m’intéresse. Je le pratique avec mon questionnement. »

En 1991, il publie ainsi « Trahir le temps » (Les Belles Lettres), qui bouscule le Landerneau des historiens en remettant en cause le découpage traditionnel des périodes historiques. Milo n’est pas du sérail. Cela ne l’empêchera pas de placer deux articles dans le mythique recueil des « Lieux de mémoire » (Gallimard) et de séduire quelques éminences. «

Jacques Le GoffetMona Ozouf m’ont dit chacun à leur tour : « Restez avec nous, devenez médiéviste/ spécialiste de la Révolution. » Mais je ne reste jamais. Ces événements ne me servaient que de matériau. »

Son dernier essai, « la Survie des médiocres », s’attaque à une science encore plus éloignée de lui : la biolo­gie de l’évolution. Il en fait pourtant un livre érudit et délicieux, truffé de références aux « loi Dalmatiens », aux Beatles, à Marx (Groucho) ou à Joey Chestnut, champion du monde d’avalage de saucisses.

Ce qui n’a pas rebuté les prestigieuses Harvard University Press, ni les quatre biologistes qui l’y ont adoubé aux États-Unis, avant d’être traduit en français. Et, dit Milo, « si mon essai n’est pas cité dans les études scientifiques, ce que je regrette, les professeurs de biologie le recommandent à leurs étudiants en première année, ce qui me fait très plaisir ».

Une gaspilleuse invétérée

Mais pour quelle raison est-il allé fourrer son nez dans l’évolution biologique ? « J’ai toujours été obsédé par l’idée d’excès, mon ennemi intime, dit-il. Il y a pour moi trop de choses dans le monde : trop d’adjectifs, trop de races de chien, trop de nuances de beige… Mais je croyais que le « trop » était cantonné à la sphère humaine. La Nature, elle, était frugale, économe, efficace grâce à la sélection naturelle. C’est donc chez elle que je trouverais refuge. »

En 2004, il se plonge dans les écrits de Darwin et découvre avec stupeur que son concept du trop, la « tropéité » (too-muchness en anglais), s’applique parfaitement à Dame Nature. Laquelle n’a rien du « comptable avare » décrit par le biologiste Richard Dawkins. Au contraire, c’est une gaspilleuse invétérée !

Prenez les spermatozoïdes humains : il n’en faut « que » 39 millions dans une éjaculation pour féconder. Mais 90 % des hommes en produisent davantage, donc inutilement. Prenez la queue du paon ou les bois qui ornent la tête du renne. A quoi servent ces attributs terriblement visibles, qui accroissent donc le risque d’être repéré par les prédateurs ? Eh bien, à rien, puisque les femelles ne choisissent pas plus leurs porteurs comme partenaires sexuels.

Charles Darwin qualifiait lui-même ces traits d’« exagérés », donc en partie inutiles. Mais il s’est refusé à interroger plus profondément ce qui remettait en cause son intuition d’une Nature hyperefficace. « Et cela relève encore du tabou chez les néodarwiniens, souligne Milo. Ils ont le plus grand mal à briser ce que j’appelle le « paradigme sélectionniste ». »

C’est-à-dire la certitude que la sélection du plus apte occupe une place majeure dans l’évolution des espèces. Ce qui n’est pas vrai, selon lui. Elle existe, mais très minoritairement. « Le plus apte a de bonnes chances de survivre dans la nature et la société, mais c’est aussi le cas du passable, du pas mal et du médiocre », écrit-il. C’est ce qu’il nomme « la théorie de la tolérance naturelle » (du good enough en anglais, autrement dit du « pas trop mal »). Et il appuie cette idée sur la star des évolutionnistes, la girafe.

Pour nous tous, cet animal a survécu depuis des millions d’années parce qu’il est incroyablement apte à attraper les feuilles les plus hautes. Mais Milo, sur la foi de multiples études scientifiques, démontre qu’elle a survécu malgré le fait qu’elle est, en réalité, « mal bâtie » !

Ses genoux étant incapables de se plier, elle ne sait accoucher que debout, ce qui provoque la mort d’un girafon sur deux à la naissance. Quant aux plus grands spécimens de l’espèce, ce sont ceux qui, en cas de pénurie de ressources, succombent les premiers…

L’absurde est la règle

Mais alors ? Si le mal foutu a presque autant de chances de survie que le parfaitement dessiné, quelle loi préside à l’évolution des espèces ? Milo a deux réponses et, vous êtes prévenus, les deux vont vous décevoir. La première, c’est la « théorie de la stagnation ». Oui, les espèces changent, mais beaucoup moins qu’on ne l’imagine.

La Nature a en fait horreur des mutations et s’escrime le plus souvent à les gommer, à en neutraliser les effets. C’est sa seule incapacité à bien le faire qui explique l’évolution généralisée. La seconde réponse du philosophe est plus vertigineuse : la survie des uns et la disparition des autres dépendent le plus souvent… du hasard. « La lutte pour la vie n’est pas un tournoi où le meilleur gagne, mais un casino où le plus chanceux s’en sort, écrit-il. Le n’importe quoi est la norme […] et le sens est l’exception. »

Bien entendu, nous ne sommes pas satisfaits de lire que « l’insignifiance [l’absence de signification] est l’état par défaut de la réalité », que l’absurde est la règle première des changements biologiques. Les scientifiques le sont encore moins que nous, eux dont le métier consiste à trouver du sens à tous les mécanismes.

Milo reconnaît qu’une palanquée d’entre eux l’a aidé en répondant à ses embarrassantes questions. « Contrairement aux experts en sciences humaines, ils se sont montrés très ouverts à des idées aux antipodes de ce qu’ils enseignent et pratiquent. » Pour lui, le fait même qu’ils aient accepté de lui donner un coup de main en échange de rien est la preuve ultime que la Nature aime la gratuité.


Arnaud Gonzague. L’Obs N° 3014. 28/03/2024


Bio express
Né en 1953 à Tel-Aviv, Daniel Milwitzky, dit Daniel S. Milo, est le fils de l’un des premiers officiers du jeune État d’Israël. Opposé à la guerre du Liban, il rejoint la France en 1982 et, après avoir soutenu sa thèse de philosophie à l’École des Hautes Études en Sciences sociales (EHESS), il y devient enseignant. Il a publié aux Belles Lettres « Trahir le temps » (1991), « Clefs » (1993) et « l’Invention de demain » (2011).


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