Dans le cadre des infos sur les Élections Européennes, la candidate EELV.
Inconnue du grand public, mais respectée dans son parti, la candidate des Écologistes aux européennes, qui milite pour « la douceur en politique », éprouve toutes les peines du monde à imprimer dans le débat
La sono de La Bellevilloise crache « Believe », de Cher, et ça tombe bien tant les Verts ont besoin d’y croire. Lors d’un meeting dans cette salle du 20e arrondissement de Paris, le 14 avril, Marie Toussaint a tenté de donner un coup de fouet à sa campagne.
Aux 300 jeunes militants présents, la tête de liste des Écologistes (ex-EELV) aux européennes n’a pas voulu raconter de sornettes. « Ayons l’humilité de reconnaître que notre début de campagne n’a pas rencontré d’adhésion populaire », a-t-elle lancé d’emblée.
Et puis, fait nouveau, celle qui prône « la douceur en politique » et refusait jusque-là d’alimenter « la guerre des gauches » s’est laissée aller à un coup de griffe sur son rival, le chouchou des médias. « Le risque, c’est de s’endormir le 9 juin en ayant voté Raphaël Glucksmann et de se réveiller le 10 juin avec le retour de François Hollande. Attention à la publicité mensongère. Lisez bien les petits caractères en bas du contrat. »
Ce n’est pas encore tout à fait la panique, jurent les Verts, mais l’heure est grave. A deux mois des européennes, un scrutin qui leur a souvent réussi, Marie Toussaint nage à contre-courant, dans une mer d’indifférence.
Entre l’affaire Bayou qui déchire sa famille politique, les moqueries sur sa campagne jugée « hors-sol » et des sondages où elle oscille entre 6 et 8 %, à touche-touche avec l’insoumise Manon Aubry, mais derrière le social-démocrate Raphaël Glucksmann (13 %), la tête de liste éprouve toutes les peines du monde à faire entendre ses propositions.
A ceux qui s’inquiètent, elle rappelle le contexte peu porteur : « Il y a cinq ans, il y avait eu la démission d’Hulot, les appels de Greta Thunberg, les marches pour le climat… On avait le vent dans le dos. Depuis, il y a eu la crise sanitaire, la guerre en Ukraine. On est en plein « backlash » écolo, on a le vent de face. » Sans compter une campagne un peu baroque.
Procès en déconnexion
Pour percer le mur du son, cette femme de 36 ans, peu connue du grand public, tente de jouer une musique différente. A son premier meeting, en décembre, son équipe surprend en imposant à la salle une séance un peu longuette de « booty therapy », une danse du bassin pour se réapproprier son corps.
Résultat? « Des photos géniales ! » s’enflamme toujours Marine Tondelier, la cheffe du mouvement. « Un choix suicidaire, lâche un député socialiste. Les Verts avaient déjà l’image de fous. CNews en a fait des caisses… »
Début janvier, la candidate essaie d’installer un nouveau combat et un nouveau mot : « la lutte contre la pauvrophobie ». Une manière de pointer les discours stigmatisants et la politique antisociale de la macronie. Mais elle se voit illico intenter un procès en déconnexion par les insoumis : « A gauche, on lutte contre la pauvreté, pas contre la pauvrophobie… » Le sujet n’a plus été évoqué depuis. « On a acté qu’on ne gagnerait aucune voix en allant sur le social », souffle son entourage.
Le 28 mars 2024, pour les cent ans de Total, Marie Toussaint débarque au pied de la tour du pétrolier à la Défense. Dans sa besace, une proposition censée bousculer le débat : créer un fonds de souveraineté européen pour prendre le contrôle des géants de l’industrie fossile et les forcer à s’aligner sur l’accord de Paris de 2015. Mais, là encore, c’est surtout la performance artistique avant le discours – des militants habillés en noir d’ensemble pour signifier l’extinction du vivant – qui fait jaser.
A gauche, ses rivaux observent avec délectation les surprises de la campagne Toussaint : « Marie a des convictions, mais elle a quelques difficultés à les énoncer », note le chef du PS Olivier Faure. En privé, Jean-Luc Mélenchon s’amuse à la comparer à « une coach en développement personnel ».
Justice climatique et justice sociale
Sur le fond, Marie Toussaint n’a pourtant aucune leçon à recevoir en matière d’écologie et de justice sociale. Elle a grandi aux Aubiers, l’un des quartiers pauvres de Bordeaux. Ses parents, tous deux volontaires chez ATD Quart Monde, lui ont donné le goût de l’associatif.
A la vingtaine, elle débarque à Sciences-Po Paris grâce à une convention éducation prioritaire puis se spécialise en droit de l’environnement. Adhérente des Verts depuis ses 18 ans, elle fait ses armes comme collaboratrice au Sénat et à l’Assemblée avant d’être élue députée européenne, il y a cinq ans.
En juillet, sa désignation comme tête de liste face au plus expérimenté David Cormand lors d’une primaire interne a étonné tout le monde. Sauf les Verts. « Le fait qu’elle soit une femme à jouer », se souvient Marine Tondelier. « Marie était le choix du cœur, elle est l’une des incarnations de la génération climat », poursuit Anne-Claire Boux, adjointe à la santé à la mairie de Paris.
Ses faits d’armes : l’affaire du siècle, une campagne qui a recueilli 2,5 millions de signatures et fait condamner l’État pour inaction climatique, ainsi que l’introduction du crime d’écocide dans le droit européen. Sa ligne : pas de justice climatique sans justice sociale. Elle a d’ailleurs insisté pour imposer la « gilet jaune » Priscillia Ludosky sur sa liste, en position éligible.
Sa campagne, en revanche, ne convainc pas tout le monde. « Elle est intelligente, elle fait de belles phrases, mais c’est chiant comme tout, ça manque de saillance », tranche un élu vert.
« Marie est la bonne élève de la doxa écolo, mais sans éclat, sans imagination », glisse un vieux routier du parti. Il va pourtant lui en falloir pour inverser une tendance angoissante : s’ils faisaient moins de 5%, les Verts français disparaîtraient tout simplement du Parlement européen. Pour l’heure, tous se rassurent en répétant qu’il y a cinq ans, à ce stade de la campagne, Yannick Jadot n’était guère en meilleure posture avant de finir à 13,4%.
Dans l’entourage de la candidate, on mise aussi sur les débats et l’égalité du temps de parole pour enfin la faire émerger. Ou on s’en remet carrément à la météo. « S’il y a une canicule en mai, ou une forêt qui brûle, c’est une autre histoire pour nous », glisse un cadre vert. Et d’en plaisanter : « On va foutre le feu dans les Landes ! »
Rémy Dodet. Le Nouvel Obs. N° 3107. 18/04/2024