Mais qu’est-ce qu’elles ont toutes avec leur cuisine ?
Carrelage crème, robinet en inox, coupe de fruits et photos de famille en arrière-plan, même l’élue Katie Britt a cédé au fumet des fourneaux. Le 7 mars, la jeune sénatrice de 42 ans a déconcerté l’Amérique en choisissant de délivrer, depuis sa cuisine, la réponse officielle du Parti républicain au discours de Joe Biden sur l’état de l’Union. « J’ai l’honneur de servir le grand Etat de l’Alabama au Sénat des Etats-Unis, mais ce n’est pas la tâche qui compte le plus, a-t-elle déclamé avec des trémolos dans la voix. Je suis fière d’être une épouse et la mère de deux enfants en âge d’aller à l’école. »
Avec sa croix en pendentif autour du cou et son décor de ménagère, l’élue a envoyé un message sans équivoque à la nation : les républicains aimeraient bien renvoyer les femmes à Dieu… et à la maison.
Ça tombe à pic : robes rétro, tabliers, Thermomix et brushing sont en vogue. A rebours de l’émancipation féminine et du mouvement #MeToo, les influenceuses au foyer – alias « tradwives » pour « traditional wives » -, sont de plus en plus nombreuses à faire la promo de leur vie d’épouse traditionnelle en se filmant, comme Katie Britt, devant leurs fourneaux.
Cynthia Loewen Seguin l’affiche sur Instagram : « Devenir une femme traditionnelle ne m’a pas fait régresser. » A 30 ans, cette ancienne Miss Canada aux cheveux blonds comme les blés et aux lèvres vermillon se filme en train de nouer un tablier à sa taille tout en listant les qualités indispensables d’un époux :
1. Il assume la charge financière.
2. Il est de sa responsabilité de protéger la famille.
3. Discernement moral : il ne s’agit pas d’infantiliser les femmes, mais de s’aider mutuellement à devenir la meilleure version de soi-même.
4. La galanterie : les gestes masculins « à l’ancienne » sont appréciés dans le mariage traditionnel. »
Estee C. Williams, yeux de biche, joues poudrées et brushing singeant Marilyn Monroe, robe rose bonbon et tablier (oui, encore lui, c’est l’accessoire constitutif des tradwives), a abandonné ses études de météorologie pour devenir, à 25 ans, « une épouse, une mère, préparer de délicieux repas maison pour ma famille et entretenir un foyer chaleureux et accueillant ».
Quant à cette autre jeune femme, dissimulée sous le pseudonyme « The Tradwives Club », elle annonce vivre « à l’ère de la femme traditionnelle, de la cuisson au levain, de l’art ménager, de l’art floral, de la consommation de mocktails et d’aliments biologiques complets ».
Comme elles, des milliers de sosies de Betty Draper, la femme au foyer de la série « Mad Men », colonisent les réseaux sociaux. Elles nagent dans le bonheur conjugal, éduquent leurs enfants à la maison, font ronfler l’aspirateur et le robot mixeur, en mêlant préceptes bibliques et esthétique idéalisée des années 1950.
Mais d’où provient donc cette sous-culture fondée sur une vision réactionnaire de l’épouse ?
Ces influenceuses qui se disent « féminines mais pas féministes » ont fait leur apparition aux Etats-Unis dans les années 2010. Elles ont gagné en visibilité à partir de l’élection de Donald Trump, en 2016. Puis se sont véritablement imposées dans le paysage internet pendant la pandémie de Covid, à la faveur combinée du télétravail, de l’école à la maison et de la popularité de TikTok. Il ne manquait plus que la révocation, en juin 2022, de l’arrêt Roe vs Wade, qui protégeait depuis cinquante ans l’avortement… Un couronnement.
« Climat politique, réseaux sociaux et Covid ont provoqué un ensemble de conditions favorables », remarque l’auteure Noelle Cook-Bouton, qui enquête sur cette mouvance et ses connexions avec l’extrême droite.
En septembre 2020, 860 000 femmes ont quitté leur emploi aux Etats-Unis, contre un peu plus de 200 000 hommes, pour s’occuper de leurs enfants qui ne pouvaient plus aller en classe. Le pays offre par ailleurs un terreau particulièrement propice : difficulté d’accéder à une éducation supérieure du fait des frais de scolarité, congé maternité non payé, garderies inabordables…
Depuis, les tradwives ont essaimé dans de nombreux pays occidentaux. Les plus populaires comptent plus d’un million de followers sur TikTok ou Instagram, et de plus en plus de jeunes semblent adhérer à ces discours misogynes.
En mars 2023, la moitié de ceux qui regardaient des vidéos taguées #tradwife sur TikTok avaient entre 18 et 24 ans, selon ses statistiques internes rapportées par le magazine « Vice ». Etonnant de la part d’une génération plus progressiste, remettant en question les cadres genrés et ayant grandi avec #MeToo.
Mais le temps passé en ligne les rend plus perméables aux idées qui y circulent, y compris celles portées par l’extrême droite, contre un féminisme qui éloignerait les femmes de leur rôle de procréatrices et mettrait en danger la structure familiale traditionnelle.
« Cottagecore »
La chercheuse Mariel Cooksey, spécialiste en religion, politique et conflits, cite aussi d’autres facteurs dans une étude publiée par le centre de recherche sur la justice sociale Political Research Associates (PRA) : « Elles sont déçues par certains compromis entre féminisme et capitalisme, incapables de trouver une solution viable au dilemme de l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Les filles de la génération Z ont vu leur mère s’orienter vers des emplois moins bien payés que les hommes, dans un système capitaliste qui dévalorise également leur charge de travail domestique. »
Travailler en dehors de la maison « est une bonne chose pour de nombreuses femmes, mais c’est aussi la cause de l’épuisement des mères », confirme Estee C. Williams, la nouvelle Marilyn Monroe.
Enfin, cette poussée ultra-conservatrice est l’expression d’une écoanxiété : ces générations assistent à la disparition du monde qui les a vues grandir et fantasment sur les images d’une Amérique d’après-guerre mythifiée, ses chérubins blonds, ses robes rétro, ses maris aimants… ainsi que sa vie rurale. Une vision idéalisée du monde agreste, connue sous le nom de « cottagecore », contraction de « cottage » et « hardcore », qui renvoie à un mode de vie simple, fondé sur le respect de la nature.
Avec 8,8 millions de followers, Hannah Neeleman, éleveuse de bétail installée dans l’Utah et mère de huit enfants, est l’épouse cottagecore la plus populaire d’Instagram. Elle se filme en train de traire ses vaches, faire son pain au levain, accoucher à la maison…
Sauf que les internautes ont compris que sa cuisinière verte, personnage secondaire de ses vidéos, coûte plus de 20 000 dollars, et que son mari est le fils du fondateur de JetBlue, compagnie aérienne dont la valeur nette est estimée à 400 millions de dollars. Pour la simplicité, on repassera !
Ce qui n’empêche pas l’opulente fermière de vendre des kits de levain pour 89 dollars sur Instagram et de faire la promotion de son exploitation agricole auprès de ses millions d’abonnés.
Car, en vérité, ces femmes sont plus que des épouses soumises au foyer ou des ménagères à l’ancienne. Ce sont des influenceuses.
Elles passent des heures à jouer les femmes-sandwichs en ligne, mettant en avant divers produits, créant des vidéos virales, vendant leurs conseils antivax et antiféministes…
La plupart touchent des revenus, via des contrats avec des marques. Elles ont beau faire de l’absence d’emploi la clé de voûte de leur existence, elles s’adonnent en réalité à une activité lucrative. « Je pense qu’il est très important d’avoir une sécurité financière pour soi-même. En ce qui me concerne, je gagne toujours un peu d’argent en créant du contenu », assumait Kendel Kay, chevelure blond platine et peau bronzée, en partageant sa routine matinale (faire le lit, lancer le lave-vaisselle, préparer un smoothie pour son amoureux…).
Heureusement pour elle, car, à 26 ans, patatras, elle s’est séparée de son petit ami richissime. Une prévention qui lui a permis d’éviter la grande vulnérabilité financière de certaines tradwives : « Si je veux faire un plus gros achat que d’habitude, je dois le demander à mon mari, explique par exemple Estee Williams. Même si l’argent qu’il ramène à la maison est notre argent, c’est lui qui a le dernier mot. »
Idéologies fascisantes
Si toutes les femmes ne font pas la promotion d’un produit, toutes font en revanche celle de l’extrême droite. Bien qu’elles ne s’en réclament pas nécessairement, les valeurs conservatrices qu’elles véhiculent s’avèrent des portes d’entrée efficaces pour des idéologies fascisantes. « Ces représentations mythiques servent de langage codé aux paniques démographiques : elles renvoient à une époque où l’identité américaine était principalement blanche, conservatrice et hétérosexuelle, et font implicitement appel à restaurer ce statu quo », analyse la chercheuse Mariel Cooksey. Une vision du monde portée également par un écosystème d’organisations conservatrices de femmes en plein essor, comme les Moms for Liberty, fer de lance d’une censure réactionnaire des programmes scolaires.
Comme l’a montré l’auteure Noelle Cook-Bouton, les hashtags qui accompagnent les vidéos des tradwives sont révélateurs : à côté de « vintagestyle » ou « small farm », on trouve aussi des « natsoc » (pour « national socialist », souvent utilisé pour éviter le terme « nazi ») et des citations de l’idéologue italien d’extrême droite Julius Evola comme « revoltagainstthemodernworld » (révolte contre le monde moderne) ou « econationalist ».
« Parfois, ces femmes ne savent pas qu’elles sont suivies par des comptes d’extrême droite, mais si on clique sur leur profil, l’algorithme nous fait glisser dans une sphère suprémaciste. C’est ce qui m’est arrivé lors de mes recherches, explique Noelle Cook-Bouton.
Cela arrive donc forcément aux jeunes filles qui « likent » leurs vidéos. Ce mouvement aide ainsi à la normalisation du concept d’ethno-state » (ethno-Etat), à une vision de l’Amérique comme un pays nationaliste blanc et chrétien. » Ainsi passe-t-on, sans crier gare, des clones de Laura Ingalls, l’héroïne de la série « la Petite Maison dans la prairie », aux suprémacistes blancs et aux drapeaux confédérés.
Certaines postent d’ailleurs des images de mères entourées d’enfants blonds empruntées au fascisme. Ayla Stewart, une tradwife mormone, a même été au coeur d’une controverse pour avoir lancé un « white baby challenge » sur le web. Quant à « Submissivewivei23 » (« épouse soumise »), elle a glissé un hashtag « #MAGA » (pour Make America Great Again, le slogan de Trump) au milieu des « farm » et « submission ».
En décembre dernier, toutes ces femmes, unies dans leur rejet du féminisme, ont reçu le soutien inopiné de Fox News : sous le bandeau « Tradwives are under attack » (« Les épouses tradi sont attaquées »), la chaîne conservatrice a fait intervenir la poupée Estee C. Williams pour expliquer que le féminisme représentait la plus grande menace pour les femmes d’aujourd’hui. A moins de huit mois de l’élection présidentielle, la récupération politique des tradwives est bel et bien en marche.
Sarah Halifa-Legrand. Le Nouvel Obs n° 3105. 04/04/2024
Terrifiant !