Des amoncellements. Des ruines. Une déchetterie.
Voitures chenillent au-devant des bacs MÉTAL//BOIS // PLASTIQUE // TOUT-VENANT // VÉGÉTAUX // BATTERIE // VERRE // GR AVAT / / /
Ève lunettes noires robe rouge coffre chargé, coincée entre les remorques des mâles. Ils traînent. Leur museau contre son cul. Leur cul collé à son museau. Une femme dans une déchetterie, c’est rare.
Une femme en robe rouge.
Enfin elle se gare devant VERRE. Lorsqu’elle claque la portière, le vent se précipite, soulève ses cheveux. Elle aurait pu se trouver sur un plateau de cinéma Ève, à Hollywood, n’importe où ailleurs qu’entre les bennes de cette déchetterie d’une province abandonnée.
Elle avait pris un tournant.
Tourné une page.
Effectué un grand virage.
Résilié contrat bail mémoire.
Emporté son fils et quelques affaires.
Ils s’étaient installés ici, dans cette campagne lointaine, sans bruit, sans moteurs, sans mémoire.
Une maisonnette qui semblait à Tom l’univers. Un paysage d’avant ou d’après les hommes, d’avant ou d’après le monde. Un jardin. Des lézards des oiseaux des insectes. De l’espace. Personne pour surgir du noir d’un couloir, derrière une porte, dans le hall de l’immeuble. Nul cri, nul sang. Des jours de silence entre sa mère et la nature. Piotr loin. Les coups loin. La mort loin. Les cordes du cou gonflées la chemise salie les insultes le corps tassé de sa mère dans les angles, fini.
Fin.
Le poème nouveau de l’enfance dans l’univers nouveau de la cour, de la campagne ; dans l’univers fantastique de la forêt, de la plaine, des champs. Là est la vie – là est déjà l’invincible.
Ève enfonce un à un les verres dans la bouche de plastique vert. Le bruit de grenade lorsqu’ils explosent. Ces bruits elle les connaît. Les verres projetés sur les murs. Les verres qui la frôlent. Les objets qui s’écrasent sur son visage. Les mains qui s’écrasent sur son corps. Le corps qui s’écrase sur le sien. Les empreintes des boutons de la chemise incrustées dans sa chair. Le corps de l’ennemi incrusté dans son corps. Elle connaît.
Le temps d’oublier et Ève sourira de nouveau. De la nouvelle maisonnette elle ne garde rien de trop vieux de trop marqué, les autres vies.
Elle jette, vide, place nette, le plus d’espace possible, pour Tom, pour elle, le moins de recoins de portes de pliures. Voir loin. Proprement loin.
Tous les verres ont explosé. Ève lisse sa robe rouge, remonte dans sa voiture et devant chaque benne MÉTAL // BOIS // PLASTIQUE // TOUT-VENANT // VÉGÉTAUX // BATTERIE // GRAVAT // elle vide des sacs des cartons des formes. Elle vide les autres vies. Elle nettoie. Les bennes sont pleines du passé des uns et des autres. Pleines de regrets de trahisons de ruptures de deuils. Pleines de nouveautés de possibles.
Devant MÉTAL, un petit vélo. À peine usé. Un cadeau. Ève le saisit par le guidon et le traîne jusqu’au responsable de la déchetterie. La lumière absolument immobile éclaire sa démarche suivie par une dizaine de paires d’yeux et d’objets suspendus au-dessus des gueules de métal.
— Oui bien sûr prenez-le !
Ève remercie. Ève place debout comme un petit animal le vélo bleu au milieu du coffre vide. Ève sait déjà le sourire de Tom lorsqu’il verra le vélo. Elle remonte en voiture, claque la portière, démarre.
La route devant, à droite des champs de blé et coquelicots, oui c’est possible, à gauche des champs de blé et coquelicots, aucun obstacle, les oiseaux chantent directement à son oreille, prendre racine ici et tout recommencer.
La route serpente entre le jaune et le bleu
Au loin les crêtes d’une montagne
Entre les crêtes pousse une forêt
Dans la forêt, des marques rouges
Au loin d’autres aussi ont tout quitté
Clandestine l’écriture, signes d’autres langues, mots étrangers, mots sentences, lois et ordres parsèment le paysage de pièges. Elle s’adapte se délie, elle délivre, suit les pistes de cailloux semés par tous les enfants perdus.
Perrine le Guerrec. Recueil « Les pistes ». Éd. Art&fiction. Lausanne
Note : Ce texte, est un des textes brodés par l’autrice autour d’un même thème décliné plusieurs fois. Voir l’article de base : lien.