Contraints au départ pour la majorité d’entre eux, les journalistes de Novaïa Gazeta, titre phare de la presse indépendante russe, ouvrent des bureaux en Europe. Seule façon de faire entendre une voix opposée à la guerre.
Le 29 février, Sergueï Sokolov a été arrêté à Moscou puis condamné à une amende de 30 000 roubles (300 euros). Désigné nouveau rédacteur en chef de Novaïa Gazeta il y a quelques mois, il a été estimé coupable de « discréditation des forces armées de la Fédération de Russie » pour un article sur le recrutement d’orphelins dans l’armée. Alors que le journal est privé de sa licence de diffusion et son site Internet inaccessible sans VPN (1), des journalistes continuent en Russie, deux ans après le lancement de la guerre totale contre l’Ukraine, à lutter contre l’effacement forcé de leur rédaction.
Certains ont cependant fait le choix de partir, pour ne pas affronter la pression d’une machine répressive devenue imprévisible. Au printemps 2022, le journaliste Kirill Martynov annonçait la création, à Riga, en Lettonie voisine, de Novaïa Gazeta Europe, nouveau projet porté par une trentaine de collaborateurs du titre historique.
« Nous repartions de zéro, à la manière d’une start-up, sans audience et avec des réseaux sociaux vierges », explique Martynov, rédacteur en chef de ce média pensé comme un dérivé de l’original — pour contourner les complications et les pièges administratifs, les deux entités tiennent à apparaître distinctes.
La rédaction de Riga est composée de jeunes journalistes ; pour l’essentiel, les plus anciens ont préféré rester en Russie — le devoir moral d’être à sa place dans l’adversité ou l’absence de perspectives à l’étranger.
Pendant près de trente ans, Novaïa Gazeta a fait figure de référence du journalisme russe, remarqué pour ses enquêtes retentissantes et ses reportages en terrain sensible. Sa liberté lui a coûté très cher : depuis sa création, en 1993, six collaborateurs du journal ont été assassinés, dont Anna Politkovskaïa, en 2006. Pourtant, le titre n’a jamais cédé aux intimidations.
C’est la guerre d’Ukraine qui l’a contraint à se mettre en sommeil, quand l’État russe a lancé une offensive sans précédent pour étouffer les voix dissidentes. Novaïa Gazeta s’est vu retirer sa licence de diffusion quelques jours après la mort, le 30 août 2022, de Mikhail Gorbatchev, qui dans le tumulte post-soviétique avait soutenu personnellement la création de ce journal pour accompagner un changement de société, et en est resté actionnaire toute sa vie. Le Kremlin balayait l’héritage du Prix Nobel de la paix.
Difficile, depuis l’étranger, d’entretenir la flamme : privé d’accès au pays, comment repenser son travail ? « Une question qui touche là où ça fait mal », reconnaît Ilya Azar, bientôt 40 ans. Moscovite, salarié du journal depuis 2017, ce reporter expérimenté a sillonné la Russie avant de rejoindre la rédaction de Riga au cours de l’été 2022. Il contribue aujourd’hui à développer la chaîne YouTube en réalisant de grands entretiens, format populaire en Russie.
Il a récemment couvert un forum de l’opposition organisé à Vilnius. «je raconte la vie des Russes de l’étranger, en Europe et jusqu’en Amérique latine. C’est plus limité et, forcément, ça intéresse moins nos lecteurs…» Comme beaucoup de journalistes en exil, il saisirait la première occasion de rentrer s’il se savait hors de danger. L’éloignement nourrit la crainte de voir le lien avec le pays se distendre.
En attendant, le travail de terrain revient aux journalistes restés en Russie, mais à de très strictes conditions — sous pseudonyme et sans contrat, par souci de sécurité. Le paiement des salaires, lui, est sinueux.
Les organes judiciaires russes n’ont pas perdu de temps pour isoler ce nouveau média : bloqué par le régulateur des télécoms qui a rendu son site inaccessible sur le territoire russe trois semaines après sa création, Novaïa Gazeta Europe est désigné en juin 2023 « organisation indésirable », un statut répulsif qui rend toute proximité toxique et pénalement dangereuse.
Le mois dernier, l’écrivain Dmitri Bykov a écopé d’une amende pour une collaboration ponctuelle avec le nouveau journal. Selon la logique de l’État, l’étiquette condamne à la marginalisation, à laquelle le média tente d’échapper par tous les moyens — système de VPN (1), y, contournement via newsletter et messagerie Telegram. Son existence en dépend : malgré les difficultés, le public russe représente toujours les trois quarts de son audience globale.
Question sensible : le financement, devenu impossible depuis la Russie. « Nous recevons du soutien financier grâce à la version anglophone de notre site», indique Kirill Martynov.
Car désormais le journal ne s’adresse plus uniquement au lectorat russophone. La fermeture du pays a rendu précieux le reportage et l’expertise sur le territoire, d’où l’importance de rendre ses contenus accessibles en anglais. Un appel aux dons s’affiche en bandeau à la une du site : la préoccupation centrale de Kirill Martynov est la rémunération de son équipe.
Pour l’heure, le financement repose sur le concours d’« importantes fondations » — le rédacteur en chef, désigné « agent de l’étranger » dans son pays, ne dévoile pas toutes ses cartes. « Notre situation est instable, car l’aide dont nous bénéficions avait initialement vocation à être temporaire », note-t-il.
Une incertitude qui incite, donc, à « chercher des partenaires ». Après l’ouverture d’un bureau à Berlin, Novaïa Gazeta Europe annonçait le mois dernier son implantation à Paris. Arnold Khatchatourov et Alyona Itskova en gardent un souvenir sinistre : « Le jour du lancement officiel, nous avons appris la mort d’Alexeï Navalny ».
Détachés de Riga, ces deux jeunes journalistes n’ont pas véritablement commencé leur travail — soutenus par Reporters sans frontières (RSF), ils naviguent encore entre les démarches administratives. En France, « nous traiterons des liens entre la Russie et l’Europe comme les sanctions, les biens des élites russes, la propagande et les tentatives d’ingérence, des sujets qui peuvent faire l’objet de collaborations avec des médias français », précise Khatchatourov.
Au-delà, cette petite antenne parisienne a vocation à assurer un rôle de représentation. « Cet exil est l’occasion de tisser des liens entre le monde russophone et les pays occidentaux, tout en faisant entendre des voix russes opposées à la guerre », fait valoir Jeanne Cavelier, responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale à RSF. S’implanter dans le paysage médiatique européen, durablement, tant que les perspectives de retour en Russie demeurent illusoires.
Étienne Bouche. Télérama. N° 3871. 20/03/2024
(1) VPN: système de connexion à distance, permettant dans le cas présent de contourner le blocage russe.
Qui finance ces journaux ? Le contribuable européen, pas le lecteur russe. Certes Poutine est un dictateur, certes l’opposition n’a pas la vie facile en Russie, mais tous ces journaux sont financés par l’occident, Poutine y voit donc un outil de guerre contre la Russie.
En France les journaux russe gouvernementaux sont censurés, pourtant ils corrigent souvent les mensonges de notre presse officielle, tout en mentant, eux aussi, sur d’autres sujets. Dans une guerre tout le monde ment. Qui peut croire France Info qui annonce 31 000 soldats ukrainiens morts pour 400 000 russes ?
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