L’entre-soi des élites

Au temps de la royauté, ils étaient « la cour du roi »… ils rééditent de nos jours « ce privilége »

Comme chaque année, la discussion, forcément passionnée, s’est étirée jusqu’à une heure avancée de la nuit. Tous ces jeunes gens d’ordinaire bien sages, réunis ce soir de 2002, savent que leur choix donnera le ton – et la couleur – de leur promotion.

La tradition veut que lors de leur week-end d’intégration à l’Ecole nationale d’Administration (ENA), les nouveaux élèves baptisent leur millésime du nom d’un grand personnage. Alors, dans les vapeurs d’alcool, chacun défend un patronyme…

Personne ne le sait encore, mais dans cette station des Vosges sont réunis un futur président de la République, Emmanuel Macron, et – quelques noms parmi d’autres – les futurs patrons de Radio-France (Sibyle Veil), des Banques populaires et Caisses d’épargne (Nicolas Namias), de Sciences-Po (Mathias Vicherat)… Ainsi qu’Amélie Castéra – pas encore Oudéa-Castéra.

Ce soir-là, celle qui est aujourd’hui ministre de l’Education nationale et des Sports avance le nom d’« Antigone ». Sa proposition ne fédère pas les suffrages – contrairement au poète et homme d’Etat sénégalais Léopold Sédar Senghor. Mais son choix du personnage principal d’une tragédie grecque rattrapé par une histoire familiale aussi tortueuse que dramatique trouve un écho singulier vingt-deux ans plus tard, elle qui se trouve encalminée dans un scandale qui a jeté une lumière crue sur sa famille.

Pour se justifier d’avoir scolarisé ses trois fils dans l’aussi élitiste que conservateur établissement privé Stanislas à Paris, visé par une enquête pour injures homophobes, elle a attaqué au napalm l’école publique de son quartier, où un de ses enfants a été brièvement scolarisé. Parlé d’un « paquet d’heures pas sérieusement remplacées », avant d’être démentie par l’ancienne institutrice. Expliqué sa « frustration ». Et celle de son mari.

Autre rentrée scolaire, le 11 mai 1981, le jour d’après l’élection de François Mitterrand à Élysée. Sur le campus de Polytechnique à Palaiseau, le général Jacques Saunier, commandant de l’école, accueille la nouvelle promotion avec ces mots : « A Polytechnique, la proportion de cons est la même que dans toute collectivité. Mais ils sont d’autant plus dangereux qu’on les a sélectionnés avec soin. » Personne ne le sait encore, mais ce jour-là sont réunis une future Première ministre, Elisabeth Borne, et les futurs patrons de BNP Paribas (Jean-Laurent Bonnafé), de Crédit suisse (Tidjane Thiam), du géant bancaire italien UniCredit (Jean-Pierre Mustier), de Safran (Olivier Andriès)… Ainsi que Frédéric Oudéa, qui dirigera la Société générale entre 2008 et 2023.

Le futur mari d’Amélie Castéra. Celui qui, selon les mots de sa femme, « en a eu marre » de l’école publique.

« Vous savez, l’entre-soi technocratique, c’est comme le Rotary à Montpellier. » Ainsi parle non pas un héritier de Pierre Bourdieu, mais Alain Minc, le conseiller multicarte des patrons comme des politiques. Un petit monde où les gens se croisent et se recroisent, dans la sphère professionnelle comme personnelle.

Et Minc, lui-même ancien de l’ENA et de la prestigieuse Inspection des Finances, d’expliquer qu’il en va ainsi de tous les groupes sociaux, à commencer par les journalistes : la nature humaine vous pousse à aller dans des cercles où les gens vous ressemblent. « Stan », l’école privée des garçons du couple Oudéa, scolarise ainsi, au lycée, 93 % d’enfants très favorisés, contre 0,3 % d’enfants d’employés et d’ouvriers.

Et la publication fin 2022 de statistiques jusqu’alors secrètes sur chaque établissement scolaire – les « indices de positionnement social » (IPS) – a montré la propension des ménages les plus aisés à mettre davantage leurs enfants dans le privé. De quoi amplifier encore le phénomène d’ascenseur social cassé et de reproduction des élites…

« Cette affaire Oudéa-Castéra est révélatrice de cette ségrégation scolaire, juge le patron des députés socialistes à l’Assemblée, Boris Vallaud, qui appartenait à la même promotion que la ministre à l’ENA. Elle montre aussi la sécession des plus riches : ils croient sincèrement mériter ce qu’ils ont, leurs diplômes, leur poste, leurs revenus. Au fond, ils ne voient pas le problème : le séparatisme, c’est les autres. Et, a contrario, ils jugent durement la vie des autres, des plus modestes en particulier, leur manière d’élever leurs enfants, de mériter ou pas leur sort quand ils sont au chômage. Comme ils jugent durement la puissance publique et l’école publique, même quand ils ne la fréquentent pas. » Contactés, ni Amélie Oudéa-Castéra ni Frédéric Oudéa n’ont donné suite à nos demandes d’entretien.

Retour en 2002, devant l’antenne parisienne de l’ENA. Les résultats du concours d’entrée sont affichés, et un jeune homme, qui vient de pousser un cri de joie, remarque une fille tirant la gueule. Il s’appelle Gaspard Gantzer et ne sait pas encore qu’il sera conseiller de François Hollande àl’Elysée : « Je m’excuse d’avoir été trop démonstratif et lui dis qu’elle pourra retenter le concours l’année d’après. Elle me répond qu’elle a bien été reçue, mais que le plus dur commence seulement… C’était Amélie Castéra. »

A l’ENA, elle fait partie d’un petit groupe que les autres appellent les « beautiful people » ou les « fils d’archevêques » – ambitieux, voulant sortir parmi les premiers au classement final pour obtenir les meilleures places dans la haute fonction publique, gros travailleurs aussi, la plupart du temps (très) bien nés.

Rien d’inhabituel : un chercheur en économie, Stéphane Benveniste, a calculé, dans sa thèse soutenue en 2021, qu’un enfant ayant un père énarque, pour la génération née entre 1971 et 1995, avait 330 fois (!) plus de chances que les autres d’intégrer à son tour l’ENA.

Besoin de gagner

Dans le très beau livre qu’il a consacré à la promotion Senghor de l’ENA (« les Jeunes Gens », Grasset, 2018), le romancier Mathieu Larnaudie rapporte, lui, que cinq des quinze premiers du classement final sont enfants d’énarque. Dont Amélie Castéra. Son père, Richard, diplômé en 1976, a notamment dirigé le cabinet de Jean-Claude Gaudin au ministère de l’Aménagement du territoire, dans le gouvernement Juppé.

Sa mère était la DRH de la Snecma (l’ancêtre de Safran). Enfance rue de Sèvres, au coeur du e arrondissement de Paris. Week-end dans la maison de ses grands-parents maternels au Perreux-sur-Marne et vacances dans leur villa à La Croix-Valmer (Var), où elle croise ses oncles Alain et Patrice Duhamel, ou sa tante par alliance Nathalie Saint-Cricq, tous journalistes.

Et puis, durant l’adolescence, Amélie Castéra devient le grand espoir du tennis français, remporte l’Orange Bowl, un prestigieux tournoi de jeunes, passe la moitié de son temps loin de chez elle, jusqu’à être classée 331e joueuse mondiale à15 ans…

Avant de tout balancer : elle expliquera plus tard qu’elle avait compris qu’elle ne serait jamais l’une des toutes meilleures au monde. Elle se reporte alors sur les études, avec le même besoin de gagner : Sciences-Po, Essec et enfin l’ENA, dont elle sortira parmi les dix-huit meilleurs – on dit dans « la botte ». Un classement qui lui ouvre en 2004 les portes d’un des trois « grands corps » administratifs, avec l’Inspection des Finances et le Conseil d’Etat : la Cour des Comptes.

En lisant le magazine de l’ENA, un homme découvre à ce moment-là son parcours. Il s’appelle Daniel Bouton, ancien de l’école, passé par l’Inspection des Finances. A cette époque, il dirige la Société générale, alors au sommet de sa puissance grâce à son savoir-faire dans des produits financiers ultra-sophistiqués, les « dérivés actions », qui font fantasmer jusqu’à Wall Street Intrigué, Bouton demande à son directeur financier, Frédéric Oudéa – Polytechnique, ENA, Inspection des Finances -, de rencontrer la jeune magistrate de la Cour des Comptes pour la jauger.

A cette époque, le jeune banquier n’est plus avec la mère de ses filles, Véronique Morali, autre énarque-inspectrice des Finances. Du nouveau couple naît rapidement un premier garçon. Puis un deuxième, en janvier 2008, quelques heures à peine après que Daniel Bouton et Frédéric Oudéa sont apparus devant les médias du monde entier pour expliquer que la Société générale avait perdu 5 milliards d’euros à cause d’un trader du nom de Jérôme Kerviel Un scandale qui coûte sa tête à Bouton et place Oudéa au poste de grand patron.

Cette même année 2008, Amélie Oudéa-Castéra quitte la Cour des Comptes. Au bout de quatre ans – « la durée incompressible avant ce que l’on appelle « la levée d’écrou », la possibilité d’aller voir ailleurs », raconte un magistrat qui a travaillé à ses côtés.

A la Cour des Comptes, les premiers bulletins de salaire de la haute fonctionnaire affichaient 3 300 euros net par mois; chez Axa, c’est bien plus.

Chez le géant de l’assurance, alors piloté par Henri de Castries (ENA, Inspection des Finances), elle dirige notamment le cabinet du directeur financier Denis Duverne (ENA) – l’actuel président du conseil d’administration de Saint-Jean-de-Passy, l’école-collège-lycée privé du 16e arrondissement de Paris.

A l’époque déjà, le couple Oudéa-Castéra, qui vit dans une des enclaves les plus chics de la Rive gauche, ne s’affiche que très rarement en public. « Ce n’est pas un « power couple », car ils ne se sont jamais entraidés dans leurs carrières », juge un bon observateur de la place de Paris.

Un autre est moins affirmatif, s’interrogeant sur l’arrivée d’Amélie Oudéa-Castéra début 2014, à 35 ans, au conseil d’administration de l’équipementier automobile Plastic Omnium : « Si jeune, dans un secteur où elle n’avait aucune expertise, ça interpelle. »

Au conseil de Plastic Omnium, elle a notamment siégé au comité des rémunérations, à une époque où le salaire du patron, Laurent Burelle – qui était aussi le président de l’Afep, le lobby des grandes entreprises -, n’était pas conforme aux règles du… code Afep-Medef, ainsi que « l’Obs » l’avait révélé.

Feu sur l’état dispendieux

En 2018, elle atteint la limite des dix années de « disponibilité » que la haute administration offre à ses agents partis travailler ailleurs qu’au service de l’Etat. S’offrent à elle deux possibilités : revenir ou démissionner et payer ce qu’on appelle une « pantoufle », pour indemniser l’Etat des années qu’elle s’était engagée à faire à son service (au moins dix).

Elle choisit la deuxième option. Et arrive au comité exécutif de Carrefour, dirigé par Alexandre Bompard, lui aussi énarque et ancien de l’Inspection des Finances. La rémunération d’Amélie Oudéa-Castéra chez Carrefour ? 1,4 million d’euros par an, en intégrant les actions distribuées…

A quoi s’ajoutent des « jetons de présence » pour siéger aux conseils d’administration de Plastic Omnium (53 054 euros en 2021) et d’Eurazeo (37925 euros en 2021).

C’est beaucoup, mais moins que son mari. En 2022, Oudéa a gagné 2,9 millions d’euros, sans compter les actions de performance. Ses quinze années à la tête la Société générale sont une succession de crises, raccourci de l’histoire financière récente : Kerviel, puis les subprimes, la peur du vide en août 2011, quand la crise grecque menace de faire tomber les banques comme des dominos, de lourdes amendes dans des affaires de soupçons de manipulation sur les marchés ou de corruption en Libye…

Ses visiteurs au sommet de la tour Chassagne, à La Défense, apprécient son côté chaleureux, loin de la figure du banquier compassé. Le discours, lui, est plus classique dans ces cénacles : feu sur l’Etat dispendieux, la régulation excessive, les retards français face à la mondialisation… « C’est clair qu’il n’est pas de gauche », s’amuse une vieille connaissance – entre 1993 et 1995, Oudéa appartenait au cabinet de Nicolas Sarkozy au Budget.

En 2023, vétéran des patrons de banque européens, il finit par se retirer. « Sa succession s’est organisée un peu dans son dos », raconte un proche de la nouvelle direction.

A 60 ans, il réussit à garder un pied dans le business en prenant la présidence non exécutive du laboratoire Sanofi, sponsor des JO de Paris – mais on est loin d’un job à temps plein.

C’est le moment où Amélie Oudéa-Castéra commence à prendre toute la lumière.

En 2017, adhérente de la première heure à En Marche, elle avait vu le ministère des Sports lui échapper à la dernière minute au profit de l’escrimeuse Laura Flessel. Après être passée par la direction générale de la Fédération française de Tennis, où elle gagnait 500 000 euros par an, elle obtient en 2022 ce poste qu’elle désire tant : à elle le pilotage de la politique sportive.

En plus de l’immense chantier des Jeux olympiques, elle se fait remarquer – en bien – en s’offrant les scalps de vieux patrons de fédération (rugby, foot) à la gestion défaillante. Et arrive, lors du dernier remaniement, sa nomination à l’Education, en plus des Sports.

Avec sa sortie de route immédiate. Un proche raconte qu’elle a accepté ce super-ministère par devoir, pensant relever le défi par son travail. Qu’elle souffre beaucoup, également. Le personnage d’Antigone, qu’elle avait défendu à l’ENA, est aussi un symbole de résistance dans l’adversité. Peut-être Amélie Oudéa-Castéra s’accroche-t-elle à cela. Jusqu’à quand ?


Clément Lacombe. L’Obs. N°3095. 25/01/2024


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