Inacceptable hier…

Le contraste est vertigineux.

D’un côté, Justine Triet, palme d’or 2023 pour « Anatomie d’une chute », film multiprimé dans le monde entier, nommé onze fois aux César et, fait exceptionnel pour un long-métrage français, cinq fois aux Oscars.

De l’autre, des révélations en cascade visant des réalisateurs français accusés de violences sexuelles par des actrices, dont Judith Godrèche, qui racontent l’emprise qu’elles ont subie quand elles étaient adolescentes.

D’un côté, donc, une réalisatrice qui filme des héroïnes puissantes et ambivalentes pour dépeindre le clair-obscur des rapports hommes-femmes dans un monde post-#MeToo.

De l’autre, d’anciens « monstres sacrés », dont le comportement abusif a longtemps été cautionné au nom d’une certaine idée de « l’Art ».

En résumé, le double visage du cinéma français, l’un représentatif du passé, l’autre de l’avenir. Un cinéma français en pleine mutation, porté par les exigences d’une nouvelle génération de réalisateurs et d’acteurs, qui remet progressivement en cause son fonctionnement profondément patriarcal.

La comparaison peut paraître cruelle, mais Justine Triet semble bien le double inversé de la génération des Jacquot, Doillon ou Corneau, tous trois accusés d’abus par des actrices. La réalisatrice, 45 ans, n’est plus vue comme une exception dans un monde très masculin, mais bien comme l’une des figures d’une génération montante de femmes cinéastes, telles Céline Sciamma, Rebecca Zlotowski, Julia Ducournau ou la jeune Iris Kaltenbâck, nommée aux César pour son premier film, « le Ravissement ».

Avec leurs homologues masculins – Arthur Harari, Cédric Kahn, Quentin Dupieux ou Thomas Cailley, le réalisateur du très remarqué « Règne animal » -, elles inventent une nouvelle écriture, loin des représentations sexuées et stéréotypées forgées par un regard mascu­lin dominateur.

Une sorte de nouvelle « Nouvelle Vague », dont on aimerait qu’elle relègue définitivement les comportements abusifs de Gérard Depardieu ou de Benoît Jacquot au rang de vieilleries du cinéma français.

Il est permis de l’espérer, sans naïveté. D’abord sous l’évolution profonde de la société, qui ne tolère plus que la perversité se drape dans les atours du cinéma ou de la littérature. L’époque a changé, qui ne permet plus à un cinéaste d’embrasser à pleine bouche son actrice mineure sur un tournage, ou à un auteur, tel Gabriel Matzneff, d’étaler ses relations interdites dans des récits à succès.

Voilà encore trente ans, il y avait hélas un marché pour ces récits pédophiles, ces représentations hypersexualisées d’adolescentes. Et si toutes ces histoires résonnent si douloureusement, dans une époque où nous avons enfin ouvert les yeux sur l’inadmissible, c’est aussi que la société peut maintenant entendre la parole des victimes, qui se sentent en retour autorisées à parler.

[…]


Cécile Prieur. L’Obs. N°3099. 22/02/2024


Une réflexion sur “Inacceptable hier…

  1. tatchou92 22/02/2024 / 17h57

    Il était temps que les actrices aient le courage et la force de parler… qu’elles soient entendues, comme devraient l’être les salariées subissant le même genre de pressions inadmissibles… et toute personne agressée…
    le temps de l’impunition est arrivé..il n’est certainement pas facile de porter plainte, contre un collègue, l’employeur.. et de risquer de perdre le bolot et la paie…
    cela n’empêche malheureusement pas les trop nombreux féminicides annuels..

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