Elle était connue…

… quelques parisiens s’en souviennent et certains l’ont fréquentée…

À partir du milieu du XVIIIe siècle, des bains froids sont installés sur la Seine, peu coûteux donc accessibles au plus grand nombre. La tenue de natation n’est pas des plus répandues dans les armoires à cette époque. On y loue donc des caleçons, mais beaucoup s’en passent totalement, tout comme de la serviette d’ailleurs.

En 1781, Barthélemy Turquin se saisit de l’engouement des Parisiens pour ces établissements de fortune et, à l’heure où l’Orient est à la mode, il crée une version plus raffinée, les bains chinois, un système de baignoires installées sur un plancher couvert et solide, et immergées dans le fleuve, à proximité de l’île Louviers. Percées de trous, elles permettaient au courant de circuler.

Mais Turquin, accusé d’avoir copié les bains chauds de Jean Poitevin, est rapidement contraint de fermer. Son concurrent avait en effet mis au point dans les années 1760, un système de moteurs à vapeur qui chauffait l’eau fluviale. Il proposait en outre des espaces privatifs à ses clients.

Loin de se décourager, Turquin présente un projet d’école de natation flottante à l’Académie des sciences le 11 février 1784. Le 19 mars, quatre médecins de l’Académie rendent un avis favorable. En 1785, Turquin installe une piscine flottante amarrée à la partie orientale du quai d’Orsay, aujourd’hui désignée comme quai Anatole-France.

Un peu plus de vingt ans plus tard, en 1808, il s’associe avec son gendre, Gérard Deligny, qui agrandit et décore les bains, renforçant leur attractivité, et donne son patronyme à l’établisse­ment. Si son nom est définitivement attaché au complexe, il ne lui appartient qu’une trentaine d’années.

Dès 1840, les frères Burgh en deviennent propriétaires.

Ils reconstruisent une école de natation et font assembler plusieurs bateaux, créant ainsi un véritable complexe dédié aux sports aquatiques pourvu d’un bassin de quatre-vingt-six mètres de long, de trois cent quarante cabines, d’une salle des leçons à sec, de six salons particuliers, d’un café, d’un divan… Le tout est luxueusement meublé et orné.

Les éléments du bateau le Cénotaphe, conçu pour le retour des cendres de Napoléon à Paris, sont intégrés à la construction. Mais le décor de l’établissement est surtout confié à Charles Cambon et Humanité René Philastre, spécialisés dans les décors de théâtre. Ils transforment les bains en palais orientalisant.

Des nageurs aguerris fréquentent le bassin, comme les frères Jules et Edgar Brandt à partir de 1898. En 1899, la piscine reçoit d’ailleurs le cent-mètres nage libre des premiers championnats de France de natation. En 1900, elle accueille des épreuves lors des Jeux olympiques, mais en raison des dimensions non conformes du bassin, les résultats ne sont pas homologués. Les épreuves éliminatoires de la traversée de Paris à la nage s’y déroulent également.

La compétition, lancée en 1905, prévoit un parcours entre le pont National et le viaduc d’Auteuil, soit plus de onze kilomètres. La photographie fixe le souvenir de l’Australienne Annette Kellerman, pionnière de la natation synchronisée, de l’Autrichienne Rosa Frauendorfer et de l’Anglaise Dora Herxheimer, lors de leur participation en juillet 1906, qui toutes trois, forment le podium de la course féminine.

Dès le XIXe siècle, la piscine Deligny devient surtout le rendez-vous du Tout-Paris. Charles X et Louis Philippe y auraient pratiqué la natation, plus tard, ce sera Karl Lagerfeld ou encore Amanda Lear, parmi bien d’autres. La foule s’y presse et selon le journal Marie Claire, dans les années 1940, « sur le quai d’Orsay, il y a une queue comme chez l’épicier le jour où il distribue le chocolat du semestre précédent ». Le lieu sert aussi pour les événements les plus divers comme des défilés de mode ou encore la fête de mariage de David et Cathy Guetta au cours de l’été 1992.

Comme l’écrit Alexandre Vialatte dans Résumons-nous, « Paris est une cité bâtie autour de la piscine Deligny, sur l’emplacement d’une ancienne forêt gauloise dont il ne reste plus que quelques marronniers le long du boulevard Arago et, le long du boulevard Raspail, quelques platanes ».

En 1989, une péniche heurte la piscine. Cinq millions de francs sont investis dans la rénovation de ce symbole de la vie parisienne. L’établissement rouvre à l’été 1990.

Mais, le 8 juillet 1993, à 5 h 30, le gardien est réveillé par une alarme signalant une infiltration d’eau. La brigade fluviale des sapeurs-pompiers est appelée. Ils ne pourront toutefois rien pour le bassin qui coule en quarante minutes sans que l’on en connaisse véritablement la cause.

Depuis 2006, les Parisiens peuvent de nouveau nager en bord de Seine, grâce à l’ouverture de la piscine flottante Joséphine Baker, amarrée dans le 13ᵉ arrondissement, et qui, elle aussi, a bien failli couler lors d’une opération de maintenance !


Frédéric Manfrin. Chloé Perrot. Recueil « Fantômes de Pierre ». Éd. BNF


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