Étonnant Suite 3

Petit rappel : pour cet exercice d’écriture, il s’agit d’inclure au moins trois personnages une femme, un homme, un enfant, un vélo, une chemise blanche à boutons, une paire de tennis blanches… à vous d’inventer… Voir précédent article

La onzième piste


La nuit les femmes, les hommes.

La nuit les femmes leur marche imprévisible pour échapper aux prédateurs. Une femme qui dort dans la rue, définitivement une proie.

                Une femme, la nuit la rue.

                Théâtre des terreurs.

                Marcher vite.

                Marcher droit.

                Savoir courir vite.

                Savoir où on va.

                Savoir       ruer            ruser              hurler.

La dépouille poudrée d’un papillon repose sur le corps emmitouflé d’Ève. C’est encore le jour Ève sous une couverture dort contre un mur près d’un angle de la gare où file l’humanité. Elle tente de récupérer un peu de la longue nuit de traque, nul ne peut savoir si elle est vivante ou morte. On n’est pas sûr, cette avalanche de couvertures, remparts d’immondices, un gobelet posé à la lisière de la forteresse, qui y jettera une pièce ? qui baissera les yeux, qui verra Ève, qui se penchera, qui ? Toute la journée, des pieds passent, repassent devant Ève, des talons, des crachats, des trottinettes, des vitesses, des exaspérations, des dégoûts, des indifférences, les roues de caoutchouc d’un vélo d’enfant, une petite tennis, un bas de pantalon, des voix au-dessus qui grondent autour d’Ève, une forme sous une couverture, dans le jour qui décline, une nouvelle nuit approche à mourir de froid sur le trottoir, sous les porches, les abribus. Ève sa vie dehors en pleine ville, en pleine nuit, en pleine menace, être une femme et le montrer peut faire de vous un gibier. Montrer sa peur peut rendre vulnérable. La main puis le bras d’Ève émergent de la couverture saisissent le gobelet, il y a des piécettes, elle se redresse, s’assoit, tente de s’assoir, resserre ses jambes, la couverture, le monde, le souffle, contre elle le gobelet, compte les piécettes, un euro 70. Bras repliés sur le buste et ongles rongés, un euro 70 de survie. Devant elle ça continue.

                Enjambées

                Enjamber

Des formes de plus en plus rapides, de plus en plus pressées de plus en plus isolées, de plus en plus floues, Ève toujours plus seule. Se relève complètement la couverture en cape un euro 70 au fond du poing, elle rassemble ses quelques fortifications dans le sac, y laisse tomber le gobelet, elle doit prendre part à la nuit, partir vite fuir la battue commence, chaque pas entendu devient celui d’un agresseur, du père de famille, au réseau mafieux, des domiciliés fixes à ceux qui n’en ont pas, agres­seurs. Un euro 70, 40 centimes pour une boisson chaude au distributeur de la gare, fouiller rapidement les poubelles devant le supermarché pour trouver quelque chose à manger. Tu fais quoi là ? crie l’homme, s’uriner dessus pour le faire fuir, courir vite comme un animal avec la couverture carapace, la nuit tous les hommes sont gris. Accélérer. Baisser la tête, marcher plus vite, devenir une ombre, le ventre plein de peur, devenir rien, disparaître, invisible, ne pas stationner ici ou là, en mouvement, ventre vide, vie vidée, survivre à la nuit.

                Une nuit pas assez vite Ève ils l’avaient encerclée.

                Chasse à courre.

Le gibier qui se sent en danger s’enfuit. Traqué durant des heures, il est donc épuisé, puis encerclé et tué. Quelquefois, l’animal arrive à s’échapper en changeant de périmètre.

                La traque

                elle a affronté, prête à tuer        elle plus vite mais eux encore plus vite et affamés
                ils l’ont traînée sous le porche, acculée au mur, fait leur besoin dans son corps, la couverture piéti­née, le jogging baissé, les cheveux tirés, les yeux pochés, leurs mains ont déchiré tout ce qui résistait, les boutons de la chemise, les doigts serrés sur le sexe, la peur, la fureur, ils ont tout violé, elle aurait pu crever.

 Elle pourrait crever là Ève.
Chaque heure de la nuit, elle pourrait crever et aussi le jour.

Non-existence légale, non-assistance légale, seule, elle est seule elle pourrait crever maintenant sous les coups le viol le meurtre elle n’existe pas, invisible et en marge avec son corps à disposition ont-ils décidé.

Repliée sur ses ruines. Lambeaux. Sac plastique. Gobelet vide. Le jour se relèvera.

Éclairage l’écriture nocturne, celle des insom­nies, des questions existentielles, des doutes. L’écriture qui remplace les nuits. Remplace le sommeil. Les rêves. Nuits d’hostilité parfois les cauchemars sont préférables à l’écriture insomniaque qui traîne sa carcasse de pièce en pièce, se cogne aux murs, tombe, se relève, geint, grogne. L’écriture gorgée de doute d’impossible d’irréalisation.

Du désir de mourir.

Du besoin que toutes les femmes soient à l’abri pour la nuit. L’écriture nocturne si lourde que jamais elle ne s’élève, mais traîne sur le trottoir, rejoint les femmes seules dans la nuit seule dans la vie seules sur le trottoir qui est leur maison, leur matelas, leur heure venue.

                Les mots alors, qui savent s’ils sont morts ou vivants.

                Enjambés

                Repliés contre les murs

                Encrassés incrustés

                Ces mots — Enjamber

                Écrasés sur les trottoirs

                Les yeux fermés comme les leurs

                Les narines pleines d’urine

L’écriture n’attend pas le froid pour parler d’Ève chaque nuit elle pense à toi.


Perrine Le Querrec. Recueil « Les pistes ». Ed Art & Fiction. Lausaune


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