À la sauce « Quantique » !

Les mésusages des concepts quantiques existent depuis longtemps, en premier lieu, dans le secteur pseudo-médical, à l’affût de toutes les notions scientifiques permettant de leurrer le patient. Au gré des sites Internet alimentant ce sombre univers, on apprend que « la médecine quantique considère que la raison fondamentale de tomber malade est la chute du nombre d’électrons en dehors des noyaux d’atomes » (mkardasz-naturopathe.com) et qu’« il est possible, grâce à une lecture du comportement quantique des cellules dans le corps, d’aborder les compétences du corps sous forme d’informations, de pouvoir d’auto-guérison, de possibilité d’intrication pour favoriser des changements d’état » (licoes.fr).

Les personnes en quête d’un mieux-être mental ou spirituel découvriront que « la psychobiologie quantique démontre que les lois de la physique quantique s’appliquent à notre échelle et que nous pouvons ressentir, communiquer, utiliser la substance vitale de l’univers » (centredesartsholistiques.com) et qu’« en localisant la connaissance dans la cellule, la psychobiologie quantique conçoit le modèle d’un univers organique conscient » (psychobiologie-quantique.com).

Et ça n’est pas fini. Il y a aussi  »« hypnose quantique », le « tarot quantique », la « voyance quantique »… Certains utilisent même ce concept pour expliquer l’autisme, à l’exemple du site neosante.eu, qui affirme que « notre comportement dit « social », émotionnel… est géré fondamentalement par le CVQ [cerveau vibratoire quantique]. C’est cette structure quantique qui est blessée, souvent détruite chez l’enfant autiste ». Encore mieux, le délire quantique n’épargne pas les sciences économiques, car « pour concevoir des stratégies plus efficaces, les professionnels du marketing peuvent adopter une nouvelle approche à l’aide de principes issus de la physique quantique » (getquanty.com)…

TOUT CE CHARABIA N’A AUCUN SENS ni aucune utilité, hormis de donner des maux de tête… et d’enrichir ceux qui le débitent. Ces derniers ne comprennent évidemment pas eux-mêmes de quoi ils parlent. Leur but est simplement de vendre toutes sortes de produits, stages, formations, etc. Et surtout, des appareils dits « de biofeedback quantique », notion qui n’a rien de scientifique, mais grâce à laquelle ils prétendent agir sur les « ondes vibratoires » du patient, en utilisant des « technologies quantiques et bio-énergétiques » pour « exploiter la formidable capacité du corps humain à s’auto-réguler » (bioquantique.com), à l’instar de cet « analyseur de résonance magnétique quanti que qui permet d’avoir un bilan énergétique vibratoire » (mkardasz-naturopathe. com).

Un charlatanesque « centre de formation aux thérapies quantiques » vend ainsi, pour 1 580 euros, un boîtier nommé VitalMobil, censé s’appuyer sur une fumeuse « biorésonance », qualifiée de « solution simple et efficace d’harmonisation du corps physique, mental et émotionnel pour reprogrammer les cellules de votre corps et le ramener vers son équilibre naturel » (proquantique.com)…

Toujours est-il que ce business pseudo-quantique rapporte beaucoup d’argent, qui, lui, n’a rien de quantique puisqu’il est niché dans les comptes bancaires des charlatans et nulle part ailleurs. Par exemple, la société pseudo-médicale Physioquanta affiche plus de 5 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel (2). À notre connaissance, aucun de ces escrocs des thérapies « quantiques » n’a jamais été condamné pour publicité mensongère.

Seule timide tentative : en 2009, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) s’est prononcée pour l’interdiction de certaines publicités sur le site Internet de Physioquanta. Ce qui n’empêche pas, aujourd’hui encore, cette entreprise de continuer à vendre le même genre de camelote. Et pas la moindre réaction des autorités de santé…

La justice laisse donc faire, et beaucoup de gens tombent dans le panneau. En première ligne, les magazines féminins, qui abondent d’articles complaisants sur le sujet. Par exemple, on peut lire que « la thérapie quantique s’intéresse autant au corps qu’à l’esprit » (femmeactuelle.fr) et que les « médecines quantiques » « nous demandent de voir la vie, la santé et la maladie d’une tout autre façon » (psychologies.com).

LE MOT « QUANTIQUE » PERMET AUX BONIMENTEURS de fourguer un baratin sans queue ni tête. Vous ne comprenez rien ? C’est normal, c’est quantique. Le quantique vous fait rêver ? C’est normal, alors achetez ! À vrai dire, ce n’est pas vraiment nouveau dans le principe.

Pour Richard Monvoisin, spécialiste de la didactique des sciences et enseignant-chercheur à l’université Grenoble-Alpes, auteur d’un livre sur le sujet (3), « les déviations dans l’utilisation du mot « quantique » remontent aux années 1980 aux États-Unis. Cela a réellement démarré avec Deepak Chopra, qui est un businessman qui ne connaît rien au sujet, mais ses livres ont collé aux présupposés des gens ».

Ce Deepak Chopra, initialement médecin, mais surtout gourou, est en effet l’un des pionniers du pseudo-médical quantique, avec son livre Le Corps quantique. Trouver la santé grâce aux interactions corps/esprit, vendu à des millions d’exemplaires.

Il est classique que les charlatans s’inspirent de phénomènes scientifiques tels que l’énergie ou les ondes… Y a-t-il une spécificité à la quantique parce qu’elle heurte notre vision du monde, ou s’inscrit-il dans une vieille stratégie n’ayant rien de moderne ? Richard Monvoisin estime que « d’un côté, ce n’est pas nouveau en tant que tel.

Chaque fois qu’il y a eu des innovations scientifiques, on a vu des récupérations ésotériques, par exemple pour la radioactivité, les rayons X, ou les ondes électromagnétiques… Mais le monde quantique offre beaucoup plus de prise. Si on fait la comparaison avec une fête foraine, c’est comme si avant, il y avait juste une attraction, et depuis le quantique, c’est Disneyland ».

En fait, les dérives ésotériques ont commencé dès les premiers temps de la physique quantique. Et ce avec d’éminents scientifiques qui ont eux-mêmes contribué à forger cette nouvelle science. Sauf que, pour eux, il ne s’agissait pas de vendre des crèmes de jouvence ou des thérapies fumeuses, mais de réfléchir à une autre conception de la réalité. On peut d’ailleurs les comprendre : ces mecs venaient de découvrir un univers totalement inimaginable et hallucinant, il était logique que de telles bizarreries les conduisent à faire un peu de philosophie.

C’est le cas du physicien Wolfgang Pauli, qui considérait que les connaissances en physique quantique « font apparaître une situation qui transcende la science ». Ou d’Erwin Schrôdinger, qui se basait sur la physique quantique pour formuler l’hypothèse d’une « conscience de l’univers ». Sans oublier Fritj of Capra, qui, en 1975, publiait Le Tao de la physique, best-seller considéré comme un jalon fondateur du « mysticisme quantique », qui prétend établir des liens entre cette discipline et les philosophies orientales.

APRÈS TOUT, TANT QU’IL S’AGIT DE SPÉCULATIONS intellectuelles, pourquoi pas ? Comme le dit Richard Monvoisin, « on peut en parler le soir autour d’une bière : dans ce cas, il n’y a pas de problème. Mais c’est différent si l’on prétend faire entrer ça dans le champ du savoir ». Pour le physicien Marc Lachièze-Rey (4), il faut garder à l’esprit que « la physique quantique modifie notre façon de voir la physique. Il y a d’un côté une exploitation ésotérique et commerciale.

Mais ce qui n’est pas ésotérique, c’est de réfléchir à une conception du monde compatible avec la physique quantique. Par exemple, il y a des scientifiques qui considèrent que la physique ne doit plus chercher à découvrir la réalité du monde, mais se contenter de montrer ce qui se passe. Pour eux, il ne faut plus se demander s’il y a des particules, par exemple, mais seulement essayer de comprendre les phénomènes observés. C’est une position philosophique opposée à celle d’Einstein, qui disait qu’il fallait chercher la réalité des choses ».

Il ne faut donc pas forcément rejeter toutes les utilisations des concepts quantiques, même dans d’autres domaines que la physique. En tant que métaphores, elles peuvent enrichir la pensée, par exemple, pour formaliser la possibilité d’être dans deux états simultanément : suis-je quantique, quand je suis à la fois content et agacé ? Mais à condition de garder à l’esprit qu’il ne s’agit que de métaphores, rien de plus.

Ce n’est évidemment pas ce que font les escrocs du quantique. Il est déjà immoral de s’enrichir en trompant les citoyens. C’est encore plus grave dans le domaine médical, car les pseudo-thérapies quantiques peuvent détourner des vrais traitements. De plus, cette perversion du vernis scientifique contribue à brouiller les cartes entre science et charlatanerie. On n’a pas besoin de ça, à l’heure où les frontières entre pensée rationnelle et délires ésotériques deviennent, pour beaucoup, de plus en plus floues.


Antonio Fischetti. Source (extraits) Charlie Hebdo. 24/01/2024


  1. Voir Charlie n° 1584: «Ça a commencé par Einstein et ça finit par Macron : bienvenue dans l’ère quantique ».
  2. Source: societeinfo.com
  3. Quantox. Mésusages idéologiques de la mécanique quantique (éd. Book-e-book).
  4. Auteur, notamment, de Gravitation (éd. Flammarion) et d’Einstein à la plage (éd. Dunod).

Une réflexion sur “À la sauce « Quantique » !

  1. tatchou92 01/02/2024 / 22h03

    Amen..

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