La Tour Saint-Jacques-De-La-Boucherie. Paris 1ᵉʳ.
La tour Saint-Jacques : un monument incontournable du panorama parisien. Sa haute silhouette gothique est bien connue des habitants et des touristes, entre la place du Châtelet et l’Hôtel de Ville. Cependant, beffroi isolé au milieu du plus ancien square de la capitale, elle apparaît un peu incongrue, étrange : mais que fait là ce clocher sans église, cette construction que plus rien ne rattache à un usage rationnel ?
La légende raconte qu’une église aurait été fondée par Charlemagne sur une petite butte, nommé par la suite le monceau Saint-Jacques. Mais la plus ancienne mention remonte au début du XIIe siècle. Lors du percement de la rue de Rivoli, des fouilles ont permis de trouver les traces d’une construction du Xe siècle, possiblement dédiée à sainte Anne.
Il existait au Moyen Âge une autre église parisienne dédiée à l’apôtre, sur la rive gauche. Pour les différencier, dans les années 1250, on attribue un surnom à chacune d’elles : Saint-Jacques est dit « du Haut Pas » au sud de la Seine, et « de la Boucherie » au nord. Un nom bien curieux pour un lieu sacré ! Il trouve son origine dans la proximité de la Grande Boucherie, installée juste à côté du Grand Châtelet, au bout du pont au Change.
Les noms des voies du quartier rappellent pendant des siècles ce commerce : rue de la Triperie, du Pied-de-Bœuf, de la Vieille-Place-aux-Veaux, rue de la Tuerie… La proximité de l’église avec nombre d’activités artisanales lui vaut de devenir le siège de nombreuses confréries : les bouchers bien sûr, mais aussi les bonnetiers, les armuriers.
La présence des reliques de l’apôtre de la Galice fait aussi de l’église le point de départ des pèlerins parisiens vers Saint-Jacques-de-Compostelle, en suivant la via Turonensis, qui comme son nom l’indique passe par Tours, où les fidèles rendent aussi hommage à saint Martin.
L’église est bâtie à partir du XIIe siècle, et compte plusieurs nefs. Elle est notamment agrandie au XIVe siècle. Un de ses plus célèbres paroissiens, Nicolas Flamel, finance le décor d’un portail donnant sur la rue des Écrivains, aujourd’hui disparue, où il avait son échoppe, et plus tard sa maison, juste à l’angle de la rue de Marivaux (devenue aujourd’hui rue Nicolas-Flamel). Il est d’ailleurs enterré dans l’église à sa mort en 1418. Sa pierre tombale se trouve désormais au musée de Cluny.
D’importants travaux commencent en 1509. Il s’agit alors de bâtir le nouveau clocher de l’église Saint-Jacques. Malgré la diffusion du goût italien et de la Renaissance, les artisans maçons demeurent globalement fidèles à l’ancienne manière, surtout pour un édifice religieux. Le clocher est donc construit dans le style gothique flamboyant et achevé vers 1522-1523.
L’église, très chère au cœur des Parisiens, est un lieu de sépulture recherché jusqu’en 1762. C’est dans ses murs en août 1789 que l’on prononce l’oraison funèbre des citoyens morts lors de la prise de la Bastille. Fermée au culte, elle abrite pendant quelque temps les réunions de la section des Lombards. Elle est ensuite vendue, comme bien national, le 11 floréal an V (3o avril 1797). Utilisée comme carrière de pierres, elle est petit à petit démontée.
Le clocher est sauvé. La tradition veut que ce soit le souvenir hypothétique des expériences de Blaise Pascal sur la pesanteur qui lui ait valu d’être épargnée. Une statue du philosophe et scientifique a d’ailleurs été installée au pied de l’édifice.

Plus prosaïquement, l’acquéreur s’était engagé à ne pas le démolir : il était à l’époque l’un des plus hauts monuments de Paris. Un certain Dubois achète le clocher et le transforme en tour à plomb : c’est un procédé industriel qui utilise la gravité pour fabriquer des plombs de chasse. Sur le terrain alentour, Dubois fait construire un marché spécialisé dans le linge et les habits. La tour subit deux incendies. Elle est finalement rachetée par la ville de Paris en 1836.
Dès 1848, le prolongement de la rue de Rivoli jusqu’à la rue Saint-Antoine est déclaré d’utilité publique. La tour Saint-Jacques se trouve alors, pour quelques années, au cœur des grands travaux d’urbanisme. Le monceau Saint-Jacques est écrêté, il faut alors renforcer les fondations de la tour, et construire des marches pour en assurer l’accès. Tous les bâtiments se trouvant à proximité sont rasés pour permettre le percement de l’avenue Victoria et du boulevard de Sébastopol. La rue des Arcis devient le simple prolongement d’une rue Saint-Martin élargie. Autrement dit, il n’existe plus aucune voie ancienne dans ce quartier qui formait le centre du Paris médiéval !
Et la tour Saint-Jacques demeure, seule, sans plus rien qui la lie au tissu de la ville. Du terrain qui l’entoure, il est décidé de faire le premier square de Paris digne de ce nom. Le jardin est aménagé par Adolphe Alphand, le véritable promoteur des espaces verts de la capitale. La tour est traitée comme un élément de décor pittoresque par l’architecte Théodore Ballu. Ce dernier lui fait sans doute un clin d’œil, en construisant peu après le beffroi de la mairie du 1ᵉʳ arrondissement : une tour sœur.
Frédérique Manfrin. Chloé Perrot. Recueil : « Fantômes de Pierre » éd. BNF