Au diable celles ou ceux qui dès le titre diront-penseront, encore un article hors sujet français… ça nous gave toutes ses suggestions d’infos… qui pourtant font l’histoire des peuples et du monde… MC
Rwanda, 1994. Menacés de mort, un millier d’enfants tutsi sont exfiltrés. Parmi eux, Beata Umubyeyi Mairesse. Elle en fait le récit et l’analyse, au nom de tous, pour que soit enfin entendue la parole des victimes du génocide.
Quand Beata Umubyeyi Mairesse a eu écrit la cinquantaine de feuillets dans lesquels elle raconte sa fuite hors du Rwanda, le 18 juin 1994, et les deux mois précédents, qu’elle a vécus cachée, avec sa mère, dans un hôtel désaffecté de Butare pour échapper aux massacres perpétrés partout dans la ville par les escouades génocidaires hutu, elle s’est simplement dit : « Voilà, c’est fait, ça existe quelque part. »
Si le jour doit venir où elle n’aura plus envie de raconter, plus la volonté ou les moyens de se remémorer dans les moindres détails les sensations mêlées de « terreur liquide » ou de vide abyssal qui l’ont traversée durant ces journées d’attente et d’effroi, demeureront ces pages saisissantes, incluses dans Le Convoi. De ce livre, elles ne constituent qu’un pan — elles n’en sont même pas l’origine.
Au commencement, il y eut une poignée de photographies, prises par des journalistes britanniques lors des quelques convois humanitaires organisés par l’ONG suisse Terre des hommes d’avril à juillet 1994, grâce auxquels un millier d’enfants purent quitter le Rwanda et échapper au génocide.
En l’espace de trois mois, au moins huit cent mille personnes, en très grande majorité des Tutsi, furent assassinées par des tueurs hutu. Née en 1979 à Butare, d’une mère rwandaise et d’un père polonais, Beata Umubyeyi Mairesse avait alors 15 ans et elle fit partie de ces enfants miraculeusement exfiltrés — en compagnie de sa mère.
Des années plus tard, elle entreprit de retrouver les enfants figurant sur ces photographies, « les enfants des convois », afin de les leur montrer, les leur confier. « Je ne pouvais les garder, privées et inutiles, dans un fichier de mon ordinateur. Il me fallait d’une façon ou une autre les rendre à leur destin, celui de raconter une histoire collective, bien plus vaste que la mienne, dont je ne serais que le révélateur », écrit-elle dans Le Convoi.
À cette enquête, commencée en 2007, s’ajouta ultérieurement la volonté de retracer l’histoire méconnue de ces convois humanitaires, d’en identifier les courageux instigateurs : « En enquêtant, j’ai pris conscience qu’il s’agissait seulement de deux personnes, un travailleur humanitaire suisse et sa compagne. Je me suis rendu compte aussi qu’ils n’en avaient pas parlé autour d’eux, et que jamais personne ne les avait remerciés », explique Beata Umubyeyi Mairesse d’une voix délicate et posée, ce jour de janvier où on la rencontre, à Bordeaux, où elle vit avec son époux et leurs deux enfants.
Lorsque l’humanitaire suisse, Alexis Briquet, meurt quelques semaines après qu’elle l’a retrouvé, après qu’ils ont pu se parler deux ou trois fois en tout et pour tout au téléphone, elle a «su qu’il y avait une histoire à écrire ».
Une histoire qui retracera quinze ans d’investigations patientes. Qui inclura ses réflexions lucides et vigoureuses sur « le fait que les événements historiques africains sont essentiellement vus à travers le regard occidental » et dira haut et clair qu’il est grand temps de « sortir d’une vision européo-centrée de l’Histoire, de remettre au centre du récit historique celles et ceux qui en sont les témoins, qui l’ont vécu directement ». Qui intégrera d’autres vies que la sienne, aux côtés, donc, de son propre témoignage, posé dans le livre — « afin que ceux qui vont me lire sachent d’où je parle. Ce n’est pas une question de légitimité, mais d’honnêteté, que de dire à celui qui me lit : voilà ce que j’ai vécu. »
Une autre chose était certaine, au seuil de l’écriture de cet impressionnant et inoubliable Convoi : l’ouvrage à venir n’en passerait pas par la fiction. […]
Chez Beata Umubyeyi Mairesse, le goût et l’envie de l’écriture sont venus « très tard, à 30 ans », etpuisent à une passion d’enfance pour la lecture: « J’étais fille unique, et je vivais avec ma mère. Par ailleurs, comme j’étais scolarisée dans une école internationale, en compagnie d’enfants d’expatriés qui repartaient dans leur pays pendant les vacances, je passais beaucoup de temps, seule. Et je lisais beaucoup. En français uniquement, la langue dans laquelle j’ai appris à écrire et à lire — même si le kinyarwanda est ma première langue, celle qu’on parlait à la maison. On avait la chance, à Butare, qui était une petite ville, mais la ville universitaire du Rwanda, qu’il y ait beaucoup de livres : une librairie, des bibliothèques, notamment au Centre culturel français ».
Plus tard, après l’exil et l’installation dans une famille d’accueil du nord de la France, sont arrivés entre ses mains d’autres ouvrages : des témoignages de survivants du génocide des Tutsi, des récits et analyses d’historiens et de journalistes.
« Mais moi qui étais une lectrice de fictions, je ne trouvais pas de romans parlant de façon intime de l’histoire du Rwanda, de ce que les gens avaient traversé, de ces histoires de rescapés qu’on se racontait entre copines et qui étaient parfois presque de l’ordre de l’anecdote. J’avais en tête une phrase de Toni Morrison qui disait à peu près : « S’il y a un livre que tu as envie de lire, et que tu ne le trouves pas, écris-le. » Et donc, c’est ce que j’ai fait, en commençant par une série de nouvelles.»
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Nathalie Crom. Télérama. N° 3863. 24/01/1024
1 Le recueil Ejo et les deux romans sont parus chez Autrement, en poche chez J’ai lu. 2 Il s’agit du poète américain Sean Thomas Dougherty («Why bother: Because right now there is someone/Out there with/a wound in the exact shape/of your words »).
Le livre : « Le convoi» : Beata Umubyeyi Mairesse. Ed. Flammarion 336 pages 21 €
Très émouvant; tout témoignage même par écrit est important, pour eux, pour quelqu’un, quelques uns… et pour l’Histoire.