Vive l’amitié

L’amitié, ce lien affectif qui, à la différence de l’amour, présente « l’avantage de ne pas être régi par des conventions définies à l’avance ».

Elles ne sont pas amies mais on pourrait les dire alliées.

Ce mois de janvier, à un jour près, les journalistes Alice Raybaud, 26 ans, et Aline Laurent-Mayard, 36 ans, publient deux riches enquêtes – « Nos puissantes amitiés » pour la première (La Découverte), « Post-romantique, comment moins de romance pourrait sauver l’amour (et la société) » pour la seconde (JC Lattès) – où chacune à sa manière explore l’amitié.

[…]

  • Vous avez respectivement 26 et 36 ans, vous écrivez toutes les deux sur l’amitié. Est-ce une question générationnelle ?

ALICE RAYBAUD Pour travailler sur la jeunesse, je perçois chez beaucoup de personnes de ma génération une volonté d’explorer les hiérarchies entre les relations. On nous a appris que le couple était la relation ultime, la quête d’une vie. Nous ressentons au contraire l’envie de célébrer d’autres liens d’intimité, ces liens sans rites qui n’apparaissent sur aucun état civil comme l’amitié.

ALINE LAURENT-MAYARD Effectivement, plus on observe les jeunes, plus on voit qu’il y a chez eux une dynamique de critique du couple romantique,pas nécessairement du fait d’être amoureux ou de vouloir vivre ensemble, mais plutôt du statut social qu’il octroie et des conventions qui vont avec. Cette réflexion est bien installée chez les plus jeunes. Tandis que nous, trentenaires, sommes encore en cours de déconstruction.

  • Lesjeunes ne veulent plus être en couple ?

A. R. Si, la norme du couple reste puissante : même pour les jeunes générations, c’est difficile de s’en départir.

A. L.-M. Oui. Il y a un livre très intéressant [« les Choses sérieuses », Seuil, 2023, NDLR] de la sociologue Isabelle Clair qui montre que, dès le collège, une énorme pression à être en couple se fait sentir. Pour prouver qu’on est un adulte en devenir, qu’on a de la valeur sociale aux yeux des autres, qu’on est populaire, on va devoir jouer le jeu du couple – massivement hétérosexuel. Ce n’est qu’à partir du lycée qu’on se met à questionner son orientation sexuelle et les différentes façons d’avoir une relation.

  • Pour revenir à l’amitié, comment la définissez-vous ? Qu’est-ce qui la distingue de l’amour ?

A. L.-M. C’est assez moderne de vouloir tout nommer et définir. […] Plus j’ai travaillé sur ce sujet, plus j’ai fini par être « abolitionniste des mots » car ils sont trop petits pour dire ce qu’on ressent.

A. R. Je pense aussi que c’est un exercice très difficile. Ma sensation est que le mot « amitié » est bien mince pour nommer la richesse des relations qu’il peut désigner. […]

  • Si l’amitié est considérée comme une relation dispensable, pourquoi serait-il intéressant de lui accorder à nouveau plus de valeur ?

A. R. Parce que dans nos relations amicales il se joue quelque chose de l’ordre du soin, de l’estime de soi, qui est extrêmement émancipateur. Se reposer sur d’autres sécurités affectives et d’autres solidarités, avoir des intimités multiples qui nous portent, c’est une libération pour tout le monde. A tel point que ces relations mériteraient parfois le mot d’amour. […]

A. L.-M. L’amitié a cet avantage de ne pas être régie par des conventions définies à l’avance. […]

  • Quelles formes prend-elle ?

A. L.-M. Ce sont des collectifs avec des solidarités parentales, des projets écologiques, du fun, du bricolage… J’ai interviewé des gens qui partagent des appartements, des fermes avec des amis. Pour les enfants, c’est merveilleux, cela leur donne plus de modèles vers lesquels se tourner plus tard, et pour les parents, cela permet de sortir de l’isolement qu’ils subissent souvent.

A. R. De mon côté, j’ai même rencontré des personnes qui ont conçu des enfants entre amis, en coparentalité platonique, montrant que le couple n’est pas l’unique structure pour penser un projet d’enfant.

A. L.-M. Ce qu’il y a de beau, aussi, dans l’amitié, c’est qu’elle n’est pas réservée aux jeunes. Elle peut se vivre à tout âge. Au moment de la retraite comme de la jeunesse.

A. R. Et toute cette créativité permet un droit à la métamorphose et au mouvement. […]

  • Vous évoquez toutes deux dans vos livres des pistes de nouveaux cadres juridiques pour les relations amicales. Le risque n’est-il pas de perdre les bénéfices de cette créativité ?

A. R. C’est vrai qu’on manque de protections pour certains de ces liens qui se forment en dehors de la sphère conjugale. Les projets de parentalité entre amis, par exemple, ne sont pas encadrés, et c’est dommageable. Malgré tout, je n’appelle pas non plus à institutionnaliser ces liens-là, parce que je crois qu’une des forces de l’amitié est de ne pas être bornée par des institutions ou un cadre serré.

A. L.-M. Tout à fait. Le risque d’essayer de trouver une structure juridique à l’amitié serait de favoriser des relations amicales qui reproduisent la fusion du couple. Or ce n’est pas l’idée…

  • Mais que reprochez-vous au couple ?

A. R. Ce qui est problématique, ce n’est pas tellement d’être en couple mais que ce soit l’unique horizon proposé pour penser nos vies.

A. L.-M. Le couple aurait par ailleurs tout à gagner à sortir de cet isolement. On en attend trop et c’est lourd pour les épaules d’une seule personne.

A. R. Voilà ! On doit être à la fois partenaires sexuels, coparents, coachs émotionnels et professionnels… Cette organisation, de plus, amène parfois à délaisser d’autres liens d’intimité, à ne pas avoir d’appuis extérieurs quand on commence à douter de son couple ou quand des violences s’immiscent dans la relation. Le mouvement #MeToo a permis de souligner les dommages qu’il y a à évoluer dans cette bulle très repliée.

  • Les relations amicales seraient donc une source de pouvoir pour les femmes…

A. R. Oui. Après avoir critiqué le couple, le féminisme a beaucoup prôné la solution du célibat et du lesbianisme politique mais de nombreuses militantes, notamment des afroféministes, ont montré que ces solutions étaient déconnectées des réalités du terrain.

Pour certaines personnes, sortir de la solidarité financière du couple n’est pas simple. On ne peut pas encourager les femmes à s’écarter de cette cellule sans réfléchir à de nouveaux modèles. L’idée, c’est donc de proposer d’autres cadres de solidarité dont l’amitié fait partie.

  • Vous montrez d’ailleurs que le statut de l’amitié est lié à l’évolution de la place des femmes.

A. R. Tout à fait. Lorsque les femmes ont commencé à prendre leur envol économique, à travailler, mais aussi à nouer des liens en dehors de leur foyer, il a fallu les ramener dans le giron de la famille. C’est alors qu’est né le mythe d’un amour qui n’est plus juste nécessaire mais incarne aussi une forme d’accomplissement de soi. Le couple devient porteur d’une promesse du bonheur. En dehors, les femmes seraient non seulement incomplètes mais aussi un peu perdues.

  • La supériorité de l’amour romantique est donc une invention récente ?

A. L.-M. Oui, il faut attendre le XVIIIe siècle pour que l’amour romantique soit perçu comme quelque chose de positif. […]

[…]

  • Mais la toxicité et l’emprise existent aussi dans les relations amicales. N’êtes-vous pas en train d’idéaliser l’amitié ?

A. L.-M. Non, nous ne l’idéalisons pas. La violence de la société existe partout et il n’y a pas de raison que l’amitié en soit exonérée.

A. R. C’est juste, mais l’amitié est fondée sur des scripts nettement moins empreints d’une culture de domination et de sacrifice de soi pour les femmes. Par ailleurs, repenser la place de nos amitiés, ce n’est pas les idéaliser. Au contraire : c’est faire l’effort de réfléchir à ce qui peut dysfonctionner en elles parfois.

[…]


Propos recueillis par Renée Greusard. L’obs N° 3094 – 18/01/2024


Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.