Résister à la routine

La conversation a été baptisée « Hortense ».

Dans ce petit cocon virtuel, niché dans leur messagerie WhatsApp, Aurélie, metteure en scène de 45 ans, et Jonathan, comédien de 39 ans, en couple depuis douze ans, ne parlent que de sexe. Ici s’allument des feux : « Tu es magnifique dans ta robe nuisette. Mais tu dois être magnifique sans aussi ». « Votre rendez-vous de 13 h. est confirmé. Merci de vous présenter nu. »

 Jamais au grand jamais sur « Hortense » n’atterrira un dramatique : « Mayday, Mayday, on est à court de PQ. » Non, ces trivialités du quotidien sont réservées à la conversation dédiée à la vie de tous les jours (qui n’a pas de nom, la pauvresse).

« Hortense » ? Un hommage discret au nom d’une chambre d’hôtel réservée un jour pour faire l’amour, mais aussi un stratagème pour ne pas éveiller la curiosité de leurs enfants de 6 et 14 ans. Personne ne souhaite imaginer ce qui se passerait si la même conversation s’intitulait « Bonbecs et jeux vidéo »…

C’est Jonathan qui a eu l’idée de cet espace, qu’ils vivent comme une île. « On a commencé à s’y parler comme dans un jeu de rôle, en interprétant des personnages. Ici, on était ailleurs, plus chez nous. Ça nous a plu et on est resté sur ce mode-là, à romancer le quotidien, à ne pas juste se regarder comme un père et une mère. » « Hortense » n’est pas le seul canal spécialisé du couple. Ils ont aussi une conversation sobrement intitulée « Réinventer », où il est question de leur relation et de son futur. Ils en ont même une pour se disputer. Celle-ci s’appelle « Hippopotame », leur nom de code pour s’extraire des cris quand ils s’exaspèrent.

Méthodes managériales

À l’image de Jonathan et Aurélie, des couples multiplient les conversations numériques. Ce sont souvent des millenials, cette génération des 30-40 ans qui a grandi avec un portable et ne cesse jamais d’être virtuellement en lien. Ce sont les mêmes qui, au travail, utilisent le plus les plateformes dites collaboratives, comme Slack, Teams ou Trello : les moins de 35 ans sont 47% à s’en servir contre 16 % chez les plus de 50 ans (1). Ces outils, qui permettent de créer facilement de multiples canaux de conversation par équipes ou thématiques, ont colonisé nos vies professionnelles, en particulier depuis la Covid et le boom du télétravail.

Pour cette génération qui vit son téléphone comme une extension de sa main, décliner cette façon de communiquer dans l’intimité a été naturel. Dans la vie privée, cela se passe sur WhatsApp ou Telegram. Peu importe que la démarche, si créative puisse-t-elle se révéler, s’inspire clairement de méthodes managériales… « Le travail s’organise comme ça aujourd’hui, et une famille aussi, puisque c’est une sorte d’entreprise, reconnaît Jonathan. Avoir des enfants, gérer le quotidien, une maison, des parents qui vieillissent, tout ça, c’est un boulot à part entière, tous les gens de mon âge le disent… Ces canaux aident à le faire plus facilement. »

Chercheuse en sciences de l’information et de la communication, Sophie Demonceaux, qui a notamment écrit sur la relation conjugale à l’épreuve de l’hyperconnectivité, n’est pas surprise par cette évolution :

« Le couple est parfois présenté, dans certains ouvrages de « coaching conjugal », comme une micro-entreprise à gérer. Mettre ses compétences professionnelles au ser­vice de son couple n’a donc rien d’étonnant.»

[…]

Des sujets plus compliqués s’invitent aussi dans ces fils numériques. Un canal peut ainsi servir à encadrer des conflits. Comme Jonathan et Aurélie, Pauline (2), une RH de 34 ans, et son compagnon Romain (2), un communicant de 36 ans, ont une discussion dédiée aux « embrouilles de couple », comme dit Pauline. « Ça nous permet de ne pas monter dans les tours en face-à-face, et de bien choisir nos mots. La règle est aussi qu’on n’est pas obligé de répondre tout de suite ni de lire immédiatement, pour ne pas être troublé à un moment inopportun, au taf par exemple ».

Plus globalement, cet espace est le lieu de leurs questionnements psychologiques. Bien inscrits dans leur époque, où la parole sur l’intime se banalise, Pauline et Romain se racontent même leurs séances respectives chez le psy, dans une conversation intitulée « Travail en cours ». Comme dans la « vraie vie », les sujets de conversation sur ces canaux sont donc infinis…

Mais n’y a-t-il pas un risque de saturation à multiplier les fils de discussion tous azimuts ? Psychiatre et thérapeute familial, Bernard Geberowitz note qu’il faut une certaine « intelligence émotionnelle », et de la coordination, pour mettre en oeuvre une telle pratique. Le jeu en vaut la chandelle, l’un des objectifs étant d’éviter l’un des écueils guettant les « couples longs », la routine.

« Les millenials sont des patients qui tiennent beaucoup à avoir des moments d’intensité, d’adrénaline. Dès qu’ils se croient dans une routine, ils paniquent. »

Est-ce la meilleure méthode ? Ces conversations qui éclatent comme du pop-corn dans une casserole sont-elles miraculeuses ? Rien n’est moins sûr, aux yeux du psychiatre : « Cela permet de parler des problèmes, mais je ne sais pas si ça les résout. D’autant que la routine n’est pas un fait, mais une représentation de l’esprit. Elle n’existe que si on se dit qu’on est dans une routine. » Concernant les fils de discussion consacrés aux sujets de dispute, l’expert met en garde : à trop vouloir pacifier en amont une discussion houleuse, on risque d’aplanir les échanges. « L’intensité qu’on met dans une dispute réelle a, certes, quelque chose d’incontrôlé, mais aussi de dynamique, ce qui est moins le cas à l’écrit. » Le psychiatre s’inquiète enfin : « Ces couples se parlent-ils encore en face- à-face ? »

« Logique d’identité »

Nos témoins l’assurent : les conversations dans la vraie vie n’ont pas disparu de leur quotidien. « On s’engueule aussi à la maison : genre ça crie, puis l’un va faire un tour et poser ses mots par écrit, affirme Pauline. En fait, on n’arrête pas d’alterner les échanges sur ces boucles et à l’oral. Moi, j’ai besoin de dire tout de suite quand quelque chose me contrarie, alors le faire sur WhatsApp, avant de s’engueuler ensuite, me permet de ne pas être polluée par ça toute la journée. » Même discours du côté de Jonathan : « On se parle énormément, des heures entières, de notre couple, de la vie, des enfants, mais on fait partie de la génération qui a grandi avec les textos. Pour nous, c’est hypernaturel de s’écrire tout le temps ».

[…]


René Greusard. L’Obs N° 3090. 21/12/2023


  1. Etude OpinionWay. 2022.
  2. Le prénom a été changé.

Une réflexion sur “Résister à la routine

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