L’expression de Raphaël Glucksmann, député européen… qui n’engage que son auteur !
Jacques Delors était une énigme enveloppée de mystère au sein d’une classe politique française qui n’a jamais vraiment compris, ni aimé, la construction européenne. Girondin en terre jacobine, démocrate en contrée versaillaise, réformiste au pays de la Révolution, il a même osé refuser — au nom d’une éthique lui interdisant le mensonge ! — cette présidence de la République qui lui tendait les bras et pour laquelle presque tous nos politiques seraient prêts à se damner.
Jacques Delors aimait dire qu’il fallait allier « le cœur et le tournevis ». Le visionnaire méprisant la question des moyens est un Narcisse immobile qui finit par se noyer dans sa propre pureté, et le technicien ignorant celle des finalités, un poulet sans tête qui marche sans savoir où il va et finit par tourner en rond. Contrairement à l’un et à l’autre, le véritable politique, une espèce rare à l’époque des démagogues et des technocrates, a les yeux fixés sur l’horizon et les mains dans le cambouis.
Le « cour », pour cet Européen majeur, c’était d’abord l’avènement d’une puissance démocratique continentale qui seule nous permettrait de vivre libres et dignes dans ce monde, maîtres de notre destin plutôt que jouets des événements et des empires. Le « tournevis », c’était la création patiente, laborieuse, à force de compromis incertains, d’instruments d’intégration comme le marché et la monnaie uniques. Delors était un machiniste hors pair, mais il n’a jamais confondu la fin et les moyens.
Comme les fameux pères fondateurs dans la lignée desquels il a inscrit ses pas, son héritage n’est donc pas simplement ce qu’il a accompli, les outils qu’il nous a légués, mais un cap non atteint, ce vers quoi tendait chacun de ses accomplissements. Un cœur autant qu’un tournevis.
Il savait que le saut de géant qu’il avait fait faire à la construction européenne durant ses années à la tête de la Commission n’était pas un aboutissement en soi. Il considérait le marché intérieur ou l’euro comme des leviers et non des finalités. Il avait alerté sans relâche sur la nécessité de passer à l’étape politique du projet européen, insistant par exemple sur le caractère impératif de l’harmonisation fiscale et d’une politique sociale bien plus ambitieuse pour ne pas voir se déliter ce qu’il n’avait plus qu’aucun autre contribué à tisser.
C’était le sens du Livre blanc de 1993, dans lequel Delors présentait sa vision de ce que l’Europe avait encore à accomplir. Il y appelait à un « changement de cap » pour construire une Europe sociale et, déjà, écologique. En vain malheureusement, ses successeurs à la tête de la Commission européenne, tous issus de la droite, ayant refusé avec constance de suivre le chemin qu’il esquissait.
Loin de ces parents qui vivent dans l’idolâtrie de leur progéniture, il avait prévenu : « On ne tombe pas amoureux d’un marché unique ». Et pas plus d’un billet de banque, si important soit-il. On tombe amoureux d’un projet de justice, de paix, de solidarité. On tombe amoureux d’un modèle social, écologique, politique. D’une certaine vision de l’homme et du monde.
Les centaines de milliers d’Ukrainiens hier, de Géorgiens ou de Serbes aujourd’hui qui défilent dans les rues un drapeau européen à la main ne rêvent pas à l’Acte unique ou au traité de Maastricht, ils sont mus par ce que nos dirigeants ont tant de mal à formuler et rendre palpable : le sens même de la construction européenne.
Un tournevis à la place du cœur, les successeurs de Delors ont inversé l’ordre des choses, mettant les outils au poste de commandement, se contentant de colmater tant bien que mal les brèches qui s’ouvraient dans l’édifice commun et condamnant l’Europe à faire du surplace, c’est-à-dire in fine à reculer. Le moment est venu pour nous de reprendre son bâton de pèlerin.
L’histoire que beaucoup avaient congédiée depuis les années 1990 frappe à nouveau à notre porte dans sa dimension la plus tragique. La catastrophe climatique, la pandémie puis la guerre en Ukraine ont imposé des changements cruciaux dans les politiques menées à l’échelle européenne, à commencer par la rupture forcée avec les dogmes du libre-échange, de la concurrence libre et non faussée ou de l’austérité budgétaire qui les ont si longtemps corsetées et nous ont laissés démunis face à l’Hiver qui arrive.
J’aurais tant aimé évoquer avec lui ces bouleversements. N’ayant pas eu cette chance, j’ignore ce qu’il pensait de la réaction des institutions européennes aux crises majeures que nous avons traversées ces dernières années, mais je sais qu’il distinguait deux types de dirigeants européens : les pompiers et les architectes. Nous avons agi, comme toujours, en pompiers, répondant dans la hâte à chaque départ d’incendie. Il est temps de comprendre qu’une maison sans toit ni fenêtre ne protégera pas des tempêtes, et de devenir des architectes.
2024 sera quoi qu’il arrive une année de bascule. Elle marquera l’un de ces tournants qui forgent les destinées des peuples et conduisent les civilisations au sursaut ou les précipitent dans l’abîme. Du 6 au 9 juin, les citoyens européens sont tous appelés à voter pour la première fois dans un continent en guerre. Ils vont décider si l’UE va enfin s’affirmer politiquement ou se disloquer, si la transition écologique à peine entamée doit s’accélérer ou s’arrêter, si nous allons accroître notre soutien à la résistance ukrainienne ou consentir au triomphe du fascisme poutinien, plongeant notre continent dans le chaos pour des décennies.
Puis, le 5 novembre, les électeurs américains risquent de porter au pouvoir un président républicain balançant par-dessus bord la sécurité collective européenne et nous laissant seuls. Seuls face à la guerre, seuls face à la catastrophe climatique, seuls face à l’assaut généralisé des forces autoritaires, externes et internes à l’Union, contre la démocratie. Cette année, l’éternel adolescent européen va devoir subitement devenir adulte. En est-il seulement capable ?
Quelques jours après l’invasion de son pays, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a cité en visioconférence devant le Parlement britannique la fameuse question de Hamlet : « To be or not to be ? » (« Etre ou ne pas être ? ») Il a indiqué que son peuple avait répondu de la plus éclatante des manières, en se dressant face à l’envahisseur, qu’il voulait « être ». La question s’adresse désormais à nous, Européens : voulons-nous être, enfin, où consentons-nous à disparaître ?
L’héritage de Delors n’est pas un catéchisme institutionnel à révérer ou à ânonner bêtement, c’est d’abord l’infatigable volonté d’être européen d’un homme sachant trop ce que coûte l’absence d’Europe aux peuples qui la composent pour ne pas lui consacrer sa vie. À nous dorénavant d’enfiler notre bleu de chauffe.
Lu dans l’Obs. N° 3092. 04/01/2024