Guignolade #Me too

Pas un mois sans qu’une tête tombe. Tête d’acteur, de metteur en scène, d’artiste, d’écrivain. Généralement, un homme.

Que, le plus souvent, je n’ai aucune envie de défendre. Mais que je n’ai pas davantage envie de condamner ou d’insulter. Le mieux, me dis-je, c’est de me taire et d’éviter l’itinéraire du cortège qui conduit son fantôme à l’échafaud où sa tête roulera dans la sciure éphémère des écrans et des tweets.

D’autant que je fatiguerai vite : ce n’est que le début de l’histoire. Quelque chose me dit que, dans le monde des réalisateurs et des stars, ça flippe et ça chauffe. Les bolcheviques approchent, camarade prédateur. Ils enquêtent, flairent, cherchent et trouvent les vieux coupables ; les jeunes aussi. Ambiance liquidation des koulaks en tant que classe dégueu (dégueu-classe ? ).

Le tour des femmes viendra peut-être, mais c’est trop tôt. Jusqu’ici, elles commettent rarement cet acte qui est au coeur des condamnations, qui détermine le sens du combat : le crime sexuel. Tout conduit à lui, comme les rivières à l’embouchure. C’est par lui, par sa perspective noire, contondante, envahissante, infinie, que les nouveaux liens entre hommes et femmes paraissent d’abord envisagés. Est-ce une révolte ? Non, triste sire. C’est une révolution.

En tout cas, le début d’une révolution. Celle qui bouleverse les règles du jeu entre hommes et femmes ; leurs antiques et dialectiques rapports de séduction et de domination. Pour redistribuer les cartes, commencer par détruire le château. Ou la caverne ? Il y a des jours où l’on croirait sortir à peine de Lascaux — ou y retourner. La vraie grotte, pas la fausse.

Dans ce monde, la révolution commence forcément par l’univers de la représentation : cinéma, théâtre, art, littérature, politique, médias. Des univers visibles et surexposés, sinon transparents ; des univers de pouvoir, donc d’abus de pouvoir ; des univers qui créent des formes, fortes ou faibles, dures ou molles, pour donner vie aux autres univers, ceux de «la vraie vie»; des univers enfin qui nous clouent à nos fauteuils, nos canapés, nos écrans, pour des durées carnivores.

Le cinéma, maître des horloges, est en tête de liste. C’est inévitable : une équipe de tournage fonctionne comme une armée, avec son général, ses officiers et ses sous-offs, sa hiérarchie en ordre (ou en désordre) face au plan de travail, tout cela se traduisant en argent perdu ou gagné. Cette équipe à ses coups de feu, ses temps de latence, ses stratégies, ses tactiques, ses victoires, ses défaites.

La Elle a ses manipulateurs, ses marionnettes, ses ogres, ses victimes, ses observateurs, ses larbins, ses princes, ses manants, ses peines d’amour, comme l’argent, gagnées ou perdues. Les affects, les intérêts, les rapports de force sont aussi concentrés que des virus dans l’éprouvette d’un savant fou.

Comment organiser tout cela en fixant des règles, des limites, du savoir-vivre, sans que ces règles, ces limites, ce savoir-vivre nuisent à l’intensité des émotions produites et formalisées ? IL faut être bien naïf, ou aveugle, pour croire que ces questions ne se posent pas. La révolution #MeToo n’est pas seulement une révolution dansle cinéma. Elle pourrait devenir une révolution du cinéma. Si, du moins, elle a vraiment lieu.

Comme toute révolution, elle jette les bébés avec l’eau du bain. Les bébés : les films. On l’a vu avec Polanski. Qui, chez ceux qui veulent la peau du monstre au nom de la justice, serait prêt à reconnaître que Chinatown est, entre autres choses, l’un des films dévoilant avec la plus cruelle justesse le pouvoir exorbitant d’un patriarche et la violence de l’inceste ? Que Tess, inspiré par le roman de Thomas Hardy, est un grand film féministe ? Encore faudrait-il avoir vu ces films. Mais les voir, c’est nourrir la gloire et contribuer à remplir les poches de Polanski. C’est aussi risquer de voiler quelques certitudes, comme on voile une pellicule photo, en jetant dessus des lumières inopportunes.

Si Polanski n’avait pas eu la vie qu’il a eue, depuis le ghetto de Cracovie jusqu’à l’assassinat de Sharon Tate, depuis ses abus sur mineure jusqu’à sa fuite, aurait-il fait les films qu’il a faits ? Probablement pas : il a visiblement une expérience profonde du mal fait ou subi, et il en a tiré quelques œuvres remarquables. Cela ne vaut pas excuse, me dit-on parfois. Je réponds qu’il n’est pas question de l’excuser, et que je ne suis de toute façon pas juge. Au cinéma, je ne suis que cet homme sans qualités, sans autre vertu que ma curiosité : un spectateur.


Philippe Lançon. Charlie hebdo. 17/01/2024


5 réflexions sur “Guignolade #Me too

  1. Anonyme 19/01/2024 / 14h31

    Bonjour Michel, loin de moi l’idée que certaines femmes exagèrent (quoique attendre des années pour se plaindre …) je trouve qu’il n’y a que des violeurs que chez les gents connus qui comme par hasard sont célèbres et souvent riches (mauvaise langue la  » Marie ») amicalement MTH

    • Libres jugements 19/01/2024 / 15h20

      Là, Marie, tu touches à l’intérêt des médias mettant en avant les « tracas » dont sont « victimes » des célébrités. Bien évidemment, si les médias s’en emparent ce n’est que parce qu’ils sont connus et permettent de faire de l’audience à bon compte, d’autant que parler de ça, évite de parler d’autres sujets qui fâchent les Français… les guerres, la pauvreté, les difficultés à se loger, à trouver du travail, à se soigner, etc.
      Malheureusement, inceste, viol, maltraitance, vol, etc. existe aussi dans l’inconnu populaire.
      Amitiés. Michel

  2. raannemari 20/01/2024 / 19h43

    Peut-être que voir des « célébrités » en parler peut-il aider des « inconnues » à trouver le courage de porter plainte.
    A lire le premier commentaire, on peut comprendre que la plupart hésitent à parler !

    • Libres jugements 21/01/2024 / 12h06

      Fort heureusement, je ne suis pas dans le cas de personnes Ni abusé ni abuseur… masse référence n’est donc qu’au travers des reportages et de la lecture.
      Il me semble Anne-Marie que chaque cas est ressenti/vécu est très différemment selon plusieurs critères dont : l’âge, le milieu social, les circonstances, le comportement, etc.
      Amitiés. Michel

  3. tatchou92 24/01/2024 / 17h04

    Ma petite fille, dans le cadre de ses études a produit un mémoire sur ce sujet sensible et douloureux.. Elle évoque notamment l’emprise, la dépendance des jeunes filles soumises à un membre de la famille, un entraineur sportif, (la presse en a fait écho) leurs craintes, leurs peurs et souvent aussi hélas le silence complice de celles et ceux qui savaient, se taisaient par crainte de représailles…

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