Le cauchemar des enfants déportés
Près de 20 000 jeunes Ukrainiens auraient été transférés de force en Russie au prétexte d’une « mission humanitaire » : Moins de 400 sont rentrés chez eux. Un crime de guerre, qui vaut à Vladimir Poutine un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale
Yohdan Yermokhin a fini par rentrer. Le 19 novembre, jour de son anniversaire, le jeune Ukrainien a quitté la Russie et atterri à Minsk, en Biélorussie. Il a serré dans ses bras sa cousine et seule famille, Valeria Poparcha, venue d’Ukraine pour l’accueillir. Il était 23h40, à quelques minutes près de l’heure de sa naissance, il y a dix-huit ans. Et ce n’est pas une coïncidence. Voilà huit mois que son avocate, Kateryna Bobrovska, se battait pour faire revenir le garçon enlevé par les forces russes pendant le siège de Marioupol.
Des mois qu’elle plaidait sa cause auprès de Kiev, du Congrès américain, de l’ONU, pour obtenir son rapatriement et faire de sa cousine sa tutrice légale. Il y avait urgence : Bohdan avait reçu une convocation militaire.
Pour son avocate, son sort était scellé : dès sa majorité, il aurait pu être mobilisé et envoyé au front, « comme chair à canon ».
Pendant ce temps la Russie racontait, elle, une tout autre histoire. Celle d’un enfant sauvé de la guerre et placé dans une famille d’accueil près de Moscou. Des « bienfaiteurs », des « héros » de la guerre de Tchetchénie, qui avaient dédié leur vie au « sauvetage » des enfants ukrainiens. C’est là, dans ce cocon d’amour et de tendresse, que le jeune orphelin originaire de Marioupol tenterait d’oublier la guerre, les bombes, le sang. Loin des « agents » des services secrets ukrainiens, qui s’acharneraient à vouloir le kidnapper pour le ramener dans son pays de « terroristes ».
A Moscou, Bohdan est heureux, et en sécurité. C’est du moins ce qu’affirme la chaîne russe Vesti qui a filmé l’adolescent en avril, un des « enfants martyrs de Marioupol » que Maria Lvova-Belova, la télégénique commissaire aux droits de l’enfant – nommée en 2021 par Vladimir Poutine -, a pris personnellement sous son aile.
Depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine, cette matriochka aux boucles d’or et au sourire d’ange est partout. Sur sa chaîne Telegram, lovée tout contre ses dix enfants, dont cinq adoptés, et les treize autres, en situation de handicap, placés sous sa tutelle, la bonne fée égrène le bilan de ses bonnes actions, les yeux mouillés par l’émotion: « 350 orphelins de Donetsk et Louhansk ont été déjà adoptés, et plus de 1 000 attendent de l’être .»
Voilà pour la version russe. Une farce sinistre qui ferait presque rire tant elle est grotesque.
Déportations à grande échelle
L’avocate de Bohdan nous a livré un récit bien plus tragique.
Celui d’une dizaine de mineurs abandonnés à leur sort dans un orphelinat de Marioupol. Au plus fort des bombardements russes, le personnel a fui. Les enfants se débrouillent. En allant un jour chercher de l’eau et de la nourriture, une colonne de voitures est prise pour cible. Bohdan est dans l’une d’elles et voit mourir son meilleur ami.
Les Russes qui envahissent la ville emmènent les enfants à Donetsk, territoire ukrainien sous contrôle des séparatistes depuis 2014. Ensuite, direction Moscou, au camp Polana, un sanatorium où sont regroupés trente et un orphelins ukrainiens, en attente de « familles d’accueil » russes. C’est dans l’une d’elles, qui a déjà recueilli dix enfants, que Bohdan a été « placé ». En toute illégalité.
Le dénouement est heureux. Pour Bohdan du moins. Depuis le 24 février 2022, des milliers d’enfants sont toujours portés disparus. Selon une liste tenue par le Bureau national d’Information en Ukraine, 19 546 ènfants auraient été transférés en Russie ou dans les territoires occupés depuis le 24 février 2022, tandis que Moscou dit en avoir « accueilli » 744 000, accompagnés ou non, sur le territoire russe. De prétendus sauvetages qui maquillent une autre réalité : celle de déportations à grande échelle de dizaines de milliers d’enfants ukrainiens, en violation de la convention de Genève. Un crime de guerre et un crime contre l’humanité, selon Amnesty International, Human Rights Watch, l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) ou les Nations unies, qui ont documenté ces opérations. Le 17 mars dernier, les juges de la Cour pénale internationale (CPI) ont estimé Vladimir Poutine « personnellement responsable » de ce qui pourrait s’apparenter à un « génocide », et ont émis un mandat d’arrêt contre le président russe et la commissaire Maria Lvova-Belova.
L’objectif de ces déplacements forcés ?
Faire des enfants des « butins de guerre », des « trophées », ou une « monnaie d’échange » pour affaiblir l’Ukraine. Les kidnapper pour les « russifier » et leur faire renier leur famille, leur identité, leur histoire et leur patrie. […]
Parmi les enfants volés, des enfants placés, orphelins, handicapés, blessés, qui se sont retrouvés, comme Bohdan, seuls au plus fort de la guerre. D’autres, originaires des régions de Kherson, Kharkiv ou Donetsk, ont été envoyés dans un camp de vacances en Crimée au moment de l’invasion, souvent avec l’accord de leurs proches, mais sous la promesse qu’ils reviendraient deux semaines plus tard.
C’est ce qui est arrivé à Sofia. Cette jeune fille de 15 ans vivait chez sa grand-mère paternelle à Kherson lors de l’invasion. Une grand-mère « soviétique » dans l’âme, qui n’a pas hésité, dès que les militaires ont pris possession de la ville au début de l’invasion, à changer sa petite-fille d’école pour qu’elle suive une instruction russe. Plus tard, Sofia a voulu partir dans un camp d’été organisé par son établissement.
« J’ai dit non, mais elle ne m’a pas écoutée, raconte sa mère, Olesya. Le 14 octobre 2022, une voisine a vu ma fille monter dans un bus scolaire qui emmenait les enfants en colonie de vacances ». Dix jours plus tard, Olesya a appris que sa fille était en Crimée. Deux mois plus tard, que sa belle-mère s’apprêtait à signer des papiers pour l’adopter, en échange de 100 000 roubles (environ 1000 euros) offerts par Moscou aux Ukrainiens souhaitant acquérir la nationalité russe.
Olesya est parvenue à récupérer sa fille. Non sans problème : arrivée à la frontière biélorusse, seul moyen de se rendre en Crimée, elle a été arrêtée et questionnée huit heures durant. Et lorsqu’elle est enfin parvenue au sanatorium où sa fille était retenue, le personnel n’a pas voulu la laisser rentrer. « Pendant deux jours, il a fallu que je prouve, certificats de naissance à l’appui, que Sofia était bien ma fille ! »
Pour la juriste Kateryna Rashevska, du centre pour les droits de l’homme à Kiev, « tout est fait pour encourager les familles russes à adopter des enfants ukrainiens ». Versement d’une prime, défraiement mensuel plus élevé que pour un enfant russe, et, depuis un décret promulgué par Vladimir Poutine le 30 mars 2022, procédure d’adoption accélérée : les mineurs sans nouvelles de leurs parents ou tuteurs depuis six mois sont désormais éligibles à la citoyenneté russe, et leur état civil (nom, prénom, date et lieu de naissance) peut être changé – ce qui rend encore plus difficile leur localisation.
Une organisation « bien huilée et soigneusement marketée qui ne doit rien au hasard », selon la juriste qui rappelle qu’en 2014, au moment de l’annexion de la Crimée, «au moins douze enfants avaient été adoptés grâce au programme télévisé « le Train de l’espoir » qui « vendait » déjà les orphelins ukrainiens aux citoyens russes ».
[…]
Apprendre l’hymne Russe
Au moment de l’invasion, Nastya, 14 ans, vivait en famille d’accueil à Kherson. Comme tant d’autres enfants placés, la voilà qui fugue un jour de novembre 2022, avec une copine, après une énième engueulade avec sa tutrice. C’est la guerre, mais les deux adolescentes se sentent libres. Elles décident de partir en virée chez Ola, la tante de Nastya, qui habite à Henitchesk, sur la rive occidentale de la mer d’Azov, occupé par les Russes. Sur le chemin du retour, le taxi des deux jeunes filles est arrêté à un checkpoint Comme elles n’ont pas leurs papiers, elles sont emmenées au poste et enfermées dans une cellule. « Au bout de deux semaines, la mère de ma copine est venue la chercher. Pas ma mère d’accueil », raconte Nastya.
La jeune fille est alors envoyée dans un internat en zone occupée. Un jour, les élèves voient débarquer en classe, médusés, des militaires et des agents du Service fédéral de Sécurité russe (FSB). Le contenu des cours change. Ils doivent apprendre l’hymne russe : « Une fille en a eu marre et a crié : « Gloire à l’Ukraine ! Je suis une nazie ! » Elle s’est fait traiter de « khokhlushka » [surnom péjoratif qui désigne les Ukrainiens, NDLR] », raconte Nastya.
Dans l’internat, l’ambiance se dégrade : « Il faisait froid, on nous disait qu’on n’avait pas de famille et qu’on allait tous mourir si on restait en Ukraine.» Nastya supplie sa mère d’accueil de venir la chercher. Ce que cette dernière finit par faire, le 19 mai.
« A quelques jours près, le délai des six mois « sans nouvelles » était dépassé, et Nastya aurait été envoyée en Crimée, puis en Russie », explique Olga Yerokhina, la porte-parole de l’ONG Save Ukraine, qui tente depuis le début de l’invasion de localiser un par un les enfants déportés par les Russes.
Depuis février 2022, l’association en a rapatrié 118 emmenés en Russie et 120 dans les territoires occupés. Faute d’accord diplomatique entre Kiev et Moscou, les retours se font « au cas par cas », grâce à un réseau d’informateurs en Russie et dans les territoires occupés, et conjointement avec l’état-major ukrainien, le ministère de la Réintégration et plusieurs organisations internationales.
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Violences et isolement
Chaque fois, c’est une course contre la montre : « En Russie, la propagande est telle que le premier jour on se dit qu’ils sont fous, le deuxième qu’ils vivent dans une réalité parallèle, et le troisième on commence à douter de notre propre réalité », dit Olga.
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Parmi les enfants déportés en Russie ou détenus dans les territoires occupés, plus de 1500 auraient subi des violences. Comme Veronika, Vlad,15 ans, a été littéralement torturé pour faire chanter son père, Oleg Bourak, qui travaille dans le renseignement ukrainien. Le 8 avril 2022, cet adolescent de 15 ans est arrêté à un checkpoint de Vassylivka, à une cinquantaine de kilomètres de Zaporijia où il devait rejoindre son père : « Dès le lendemain, dit Oleg, un haut gradé de la milice de Kadyrov m’a appelé pour échanger mon fils contre un militaire ukrainien qu’ils recherchaient ». Oleg a refusé.
Vlad a alors été accusé d’espionnage et mis à l’isolement pendant un mois et demi, avant d’être transféré à Melitopol et maintenu en résidence surveillée 42 jours. « J’avais le droit de l’appeler tous les huit jours, et je le voyais peu à peu se transformer en zombie », raconte Oleg.
Dans la cellule adjacente à celle de Vlad, il y avait une salle de torture où le jeune garçon entendait hurler ses compatriotes. « Tous les soirs, il devait y faire le ménage et nettoyer le sang des soldats ukrainiens. Il a été témoin de choses atroces. »
Le 7 juillet 2022, Vlad a été libéré et vit aujourd’hui en Angleterre avec sa mère et son petit frère : « Il va au collège et travaille le soir dans une pizzeria. Il a l’air d’aller bien, mais je sais qu’il y a en lui quelque chose de cassé à tout jamais. »
Dix chambres de torture
En décembre 2022, le commissaire ukrainien aux droits de l’homme Dmytro Lubinets révélait l’existence de dix chambres de torture dans la région libérée de Kherson. Dans l’une d’elles, une « cellule d’enfants » équipée de tapis de sol. Mais qu’en est-il à Zaporijia, Marioupol et les autres zones du Donbass occupé ? […]
D’après une article de Marie Vaton. L’Obs. N° 3087. Éd. du 30 novembre 2023.
Les salops ont pignon sur rue , et encore et encore , le dernier record est de 3800 m , un jour peut être , il faudra bien qu’ils payent !