On a oublié le choc que fut la publication, il y a un peu plus de cinquante ans, des « Habits neufs du président Mao » (1971). Ce gros livre était le fait d’un inconnu, Simon Leys – pseudo qui dissimulait l’identité du sinologue belge Pierre Ryckmans.
Il avait un objectif : dénoncer les crimes de la Révolution culturelle, cette campagne de terreur orchestrée en Chine par Mao Zedong depuis 1966. Mais pas seulement.
Comme le rappelle Jérôme Michel dans sa courte biographie, avec ce titre en référence aux « Habits neufs de l’empereur », Leys flanquait aussi un grand uppercut à l’imbécillité d’une certaine partie de la gauche française.
Souvenez-vous, dans le conte d’Andersen, deux charlatans font croire à un empereur qu’ils ont inventé une étoffe tellement fine qu’elle ne peut être vue que par les gens intelligents. Évidemment, l’étoffe n’existe pas, mais l’empereur ne peut pas avouer qu’il ne la voit pas. Le voilà donc qui enfile un vêtement inexistant et se balade dans toute la ville les fesses à l’air. Personne parmi ses sujets n’ose dire que l’empereur est nu, sauf un petit garçon, qui n’est pas encore aveuglé par le conformisme ambiant.
C’est toute la question, troublante, que pose la bio de Leys : pourquoi n’y eut-il qu’un seul petit garçon au milieu de la foule des crédules ? Pourquoi, à l’époque de la Révolution culturelle chinoise, n’y eut-il en Occident qu’une poignée d’esprits lucides comme Simon Leys parmi la masse des adeptes de Mao ? On dira : c’est une question de compétences.
Simon Leys, qui habitait à Hongkong et lisait parfaitement le chinois, pouvait consulter la presse maoïste et comprendre les atrocités qu’elle charriait. C’est vrai. Mais cela n’explique pas la violence qui a accueilli en 1971 la publication des « Habits neufs du président Mao ».
On a diffamé Leys, on l’a calomnié, traité de menteur à la solde des Etats-Unis, d’« individualiste bourgeois» (terminologie d’alors), et sa carrière universitaire, notamment à Paris-VII, a été sabotée : il a fini par enseigner… à Sydney, Australie.
Leys-Ryckmans n’avait pourtant rien d’un boutefeu : ce spécialiste de l’esthétique et de la poésie ancienne chinoise se qualifiait de « catholique traditionnel » et disait détester la politique. Simplement, il a vu la réalité et, comme le petit garçon du conte, l’a énoncée telle qu’elle était.
C’est en cela que, comme l’écrit le biographe, Leys reste un « maître de conduite ». Car il s’est astreint à cette tâche difficile d’« accueillir la vérité des faits telle qu’elle se présente, extérieure à nous, et s’y soumettre même si elle nous dérange et contredit ce que nous pensions jusqu’alors ».
Mais appeler un chat un chat n’est pas toujours notre pente naturelle.
Parmi les admirateurs de Mao, il y avait de sincères crédules mais aussi des paresseux, des lâches, des indifférents et bien sûr, des opportunistes : quand un dogme vous ouvre les portes, il faudrait être fou pour le remettre en question, non ?
Mais Leys n’était pas taillé dans ce bois-là. A la télévision, dans l’émission « Apostrophes », sa pique envoyée à la maoïste Maria Antonietta Macciocchi est restée célèbre : « Les idiots disent des idioties, comme les pommiers produisent des pommes. C’est dans la nature, c’est normal. Le problème, c’est qu’il y a des lecteurs pour les prendre au sérieux. »
Et nous, de quel bois sommes-nous taillés ? Quels sont les chats de 2023 que nous ne parvenons pas à appeler des chats ?
Arnaud Gonzague. l’Obs n° 3088. 07/12/2023
Le petit livre rouge était une somme de platitudes et de bêtises incroyable. Il était brandi par les gauchos de ma classe comme un livre génial. Une époque d’aveugles.