Dans son nouveau livre, Timothy Snyder, spécialiste américain de l’Europe centrale, détaille comment Poutine a attisé les braises qui ont porté Donald Trump au pouvoir
Son nom ne vous dit peut-être rien, mais il a inventé une expression qui vous est familière, celle des « terres de sang ». Cette image macabre, Timothy Snyder l’a forgée pour désigner le territoire qui s’étend de la Pologne centrale à la Russie occidentale, englobant l’Ukraine, la Biélorussie et les pays Baltes, où entre 1933 et 1945, des millions de civils ont perdu la vie par la folie stalinienne ou la démence nazie. Depuis ce livre glaçant, qui est devenu un classique, l’historien est considéré comme l’un des meilleurs connaisseurs de l’Europe centrale.
La teneur de son nouvel essai traduit en français, écrit en 2018 et augmenté d’une préface, n’est pas joyeuse — mais vous aurez compris que ce n’est pas le registre de l’auteur. Son titre en anglais en dit suffisamment : « Road to Unfreedom » – notre « route vers l’illiberté ».
Snyder démontre avec une efficacité qui ferait vaciller les optimistes les plus ardents que nous quittons les chemins de la démocratie depuis les années 2010. C’est pour lui la décennie du grand retournement : les forces populistes connaissent alors leurs premiers succès, les Britanniques votent en faveur du Brexit, les Américains pour Donald Trump, la Russie envahit la Crimée et le Donbass…
Autre caractéristique de ces années 2010 : le monde est soudainement balayé d’un vent contraire, qui souffle d’est en ouest Durant les vingt années précédentes, le camp occidental dictait entièrement l’agenda politique, économique et social : exportation de la démocratie après la chute du mur de Berlin, imposition du droit du commerce, élargissement de l’Union européenne et de l’Otan…
Tout allait si bien qu’il a cru pouvoir se gargariser d’une « fin de l’histoire » tout à son profit. Aujourd’hui, la Russie a relancé le chaos du monde. En quelques années, tout vrille : l’illibéralisme marque des points sur fond de montée des inégalités économiques, un président américain tente un coup de force constitutionnel, les idées fascistes sont de retour, même en Europe.
Au cœur de cette décennie décisive, l’enseignant à l’université Yale pointe la responsabilité des fake news qui ont accompagné l’essor des réseaux sociaux. Il n’y aurait pas eu de bouleversement planétaire, à l’en croire, sans cet art de semer le soupçon qui fut entièrement pensé par les Russes.
Le principe est simple, on le connaît : disséminer de fausses informations puis les dénoncer avec un seul objectif en tête, celui de faire vaciller les institutions. Moscou aurait mis au point le procédé lors de la première attaque contre l’Ukraine en 2014, l’aurait étendu aux États-Unis en 2015, où il a, on le sait puissamment contribué à l’élection de Trump l’année suivante.
Snyder peut terminer son livre sur une note amère : le Me siècle est révolu, et « ses leçons oubliées ». Les événements récents comme la résurgence de groupuscules néonazis, l’élection de Javier Milei en Argentine et la victoire du parti de Geert Wilders aux Pays-Bas ne font qu’apporter un nouveau crédit à ses thèses.
Et de toute cette confusion, c’est bien la Russie qui semble à la fois le pays précurseur et moteur. Une seule chose importe, dès lors, aux yeux de Snyder : que l’Europe comprenne qu’elle n’a d’autres choix que de défaire — militairement et idéologiquement — la Russie. Et vite.
Julie Clarini. L’Obs. N° 3088. 07/12/2023
« La route pour la servitude. Russie-Europe-Amérique », par Timothy Snyder, Gallimard, 400 pages, 26 euros.
Encore un intellectuel pour qui il n’y a de démocratie que si les électeurs votent dans le sens de ses idées.
En tous cas il n’est pas pour la paix et diaboliser les Russes n’en fera pas des agneaux. Le raisonnement est simpliste.
Comme d’habitude un article posté au titre de l’information plurielle…
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