La commission sur l’inceste — hier indépendante — passe, sous tutelle d’État !
Malgré une forte mobilisation pour son maintien, Edouard Durand, coprésident de la Ciivise, la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, a été mis à la porte le 11 décembre 2023.
Depuis plusieurs mois, ses critiques visant le système judiciaire déplaisaient au gouvernement (« Le Canard », 30/11).
C’est le nouveau président lui-même, Sébastien Boueilh, qui s’est chargé d’annoncer la nouvelle, en publiant un communiqué via son association, Colosse aux pieds d’argile.
Victime de viols durant son enfance, l’ancien rugbyman intervient depuis 2013 dans les clubs sportifs et les écoles pour prévenir les violences. Un travail colossal !
Mais la confusion entre son activité à la Ciivise et son association, dont il conserve les commandes, questionne sur son indépendance.
Interrogé, le 20 juillet, par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les dérives dans le sport, Sébastien Boueilh expliquait que « 45 % de [s]on budget prov [enait] de l’État au titre des actions (1), que [l’association mettait] en place sur le terrain » — un budget confortable de 2,5 millions d’euros pour 40 salariés, précisait-il dans « Sud-ouest » (26/6).
Ciivise divisée
L’ancien sportif, par ailleurs, est proche de la ministre Amélie Oudéa-Castéra, qui, le 30 novembre, lui a remis la médaille de l’ordre national du Mérite. Le 14 septembre, comme elle, il avait vertement critiqué la plateforme Balance ton sport, lancée par des députées, préférant vanter le dispositif ministériel Signal-sports comme « un canal de signalement privilégié, adapté et connu des acteurs du sport ».
« On place à la tête de la Ciivise un chef d’entreprise qui vend ses formations. La protection de l’enfance, c’est aussi un business », regrette Nicolas Puluhen, président de l’association Mon P’tit Loup et désormais ex-membre de la commission. En coulisses, certains protestent contre la mise en place d’un « pantin » par la secrétaire d’État à l’enfance, Charlotte Caubel. C’est à ses côtés, en effet, que Boueilh s’est présenté, le 13 décembre, sur l’antenne de RTL et, le 14, sur le plateau de LCI. Les statuts de la Ciivise précisent pourtant que la commission doit rester indépendante dans sa com’.
Le nouveau patron assure être dans la continuité de la Ciivise première génération, mais il est le seul à avoir, le 9 novembre, refusé de signer une lettre commune pour la poursuite des travaux avec Edouard Durand. « On comprend pourquoi aujourd’hui… réagit Muriel Salmona, la présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie. De même que 10 autres membres de la commission (sur 19), elle a démissionné après cette nomination.
Les pros de la protection de l’enfance reprochent aussi à Boueilh sa position contre l’imprescriptibilité des crimes sexuels, qui est pourtant l’une des 82 recommandations d’Edouard Durand et de l’ex-coprésidente Nathalie Mathieu. La nouvelle coprésidente, Caroline Rey-Salmon — pédiatre et médecin légiste —, avait, elle, claqué la porte de la commission en mars 2022, opposée à l’obligation pour le corps médical de signaler des suspicions de violences sur les enfants.
La nouvelle commission est indépendante de l’ancienne, mais pas du pouvoir.
Fanny Ruz-Guindos. Le Canard enchaîné. 20/12/2023
- Nous rappelons la différence entre être inscrit au budget national de l’État et obtenir une subvention. Le premier un montant retenu dans un budget – montant très souvent pérenne. Le second, renouvelable chaque année, est attribué au titre de subventions pour un objectif particulier. Il ne peut être porté au crédit d’une association que lors de son versement par l’organisme financeur.
L’analyse de Télérama
Une mission en perdition
L’élan, inespéré, porté par la Ciivise depuis trois ans est-il en train de disparaître ?
La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants est entrée dans une crise, dont on peine à imaginer comment elle pourrait se relever.
- Le 11 décembre 2023, la secrétaire d’État chargée de l’Enfance, Charlotte Caubel, annonçait la reconduction de la Commission, mais en remplaçant ses coprésidents, la responsable associative Nathalie Mathieu et le juge Édouard Durand.
- Colère de ce dernier, évincé.
- Colère, aussi, des associations de victimes.
- Et démission de près de la moitié du collège d’experts, qui claquent la porte en dénonçant le mépris et les mensonges du ministère.
- La nomination, apprise par voie de presse, du nouveau tandem à la tête de la Ciivise, la pédiatre et légiste Caroline Rey-Sahnon et le responsable associatif Sébastien Boueilh, passe mal.
- Rien d’étonnant : ils ont tenu des propos allant à l’encontre des préconisations faites par la Commission, notamment celle en faveur de l’imprescriptibilité des crimes sexuels sur mineurs.
- À quoi bon dessiller les yeux de la société sur ces violences et sur l’immensité des besoins pour lutter contre un tel fléau, demander aux victimes de briser le silence, si c’est pour ainsi mettre en péril trois ans de travail ?
- L’enjeu est tel qu’il se doit d’être porté par une voix forte et claire, et celle d’Édouard Durand était à la hauteur.
- Si l’on peut comprendre les critiques formulées sur sa façon un peu messianique d’incarner ce combat, sans doute paye-t-il surtout sa constante dénonciation d’un système judiciaire et politique incapable de s’en emparer.
- Les victimes méritent le respect.
- Elles expriment, déjà, leur perte de confiance.
Un immense sentiment de gâchis
Julia Vergely. Télérama n° 3858 – 3859. Du 23/12/2023 au 05/01/2024
Macron veut tout contrôler. Pas question de laisser une commission indépendante enquêter sur des sujets qui peuvent toucher ses amis.
Ben zoui, mais Bernard, ce n’est pas CA une dictature !!!
Amitiés. Michel