Le Niçois qui mal y pense

C’est fou comme Eric Ciotti peut rendre les gens faux-culs. Officiellement, c’est haro sur le cryptofacho. Pas de ça avec moi, il y a des bornes qu’il convient de ne pas dépasser, ce type est un sous-marin du RN, moi je vous le dis, il nous amènera Marine Le Pen à l’Élysée.

Il rêve de devenir ministre de l’Intérieur, de fricoter nuit et jour avec les poulets, et, à l’époque où Christian Estrosi était son meilleur pote, il l’avait aidé à faire de Nice la capitale incontestée de la vidéosurveillance. Ciotti, disent-ils, c’est Monsieur Plus : plus de CRS, plus de BRI, plus de lieux de détention, de lieux de rétention, plus de fermeté, en un mot : plus d’autorité, que diable ! « Autorité », c’est d’ailleurs le titre de son unique livre, qui n’a pas trop marqué les esprits, paru en 2015 aux Éditions du Moment. Et puis il y a les conversations relax avec les collègues. Eric ? Vous savez comment c’est, il y a le Ciotti des médias, qui fait son cirque, et celui qu’on connaît, nous, intelligent, plutôt sympa, du genre qui vous arrange le coup.

En 2022, il a été largement élu à la questure de l’Assemblée (il est député des Alpes-Maritimes depuis 2007), avec des voix de la gauche. Braun-Pivet l’aime bien, Richard Ferrand aussi, et Dupond-Moretti le trouve malin.

C’est exactement ce discours qu’on entend ces jours-ci à l’Élysée et à Matignon : Ciotti, le patron de LR, est, tout comme Olivier Marleix, le chef des députés LR, et Bruno Retailleau, qui dirige le groupe des sénateurs Républicains, un partenaire fiable.

L’arrangeur arrangé

Fiable ou pas, il tient sa revanche. Il voulait un texte sur le projet de loi Immigration considérablement durci, et il a des chances de l’obtenir concernant le versement des allocations familiales, celui de l’aide personnalisée au logement ou la réécriture de l’aide médicale de l’État, qui devrait intervenir plus tard. Déjà, pendant la primaire de la droite, à laquelle il avait participé et fini bon dernier, il avait vu tous les candidats le dépasser sur sa droite ; même le très falot Michel Barnier avait réclamé la fin de tout regroupement familial et un moratoire sur l’immigration !

Ciotti, c’est une expérience et un culot d’acier. Tout, il a tout fait. Militant de base au RPR, assistant parlementaire (de Christian Estrosi), exécuteur des basses œuvres (du même), directeur adjoint du cabinet de Jean-Claude Gaudin à la région Paca, président du conseil départemental des Alpes-Maritimes — poste qu’il a dû lâcher pour cause de cumul des mandats, tout en conservant l’essentiel des pouvoirs, bien sûr.

Il dirige toujours la fédération LR de son département et a présidé la commission d’investiture de son parti, histoire de faire de la place à ses amis et de freiner l’ascension des autres. Il a traîné ses guêtres dans bien des syndicats communaux, il sait tout de la vie politique locale et nationale, des manœuvres d’appareil, des arrangements de dernière minute. Sa femme a été épinglée pour cumul d’emplois, tout comme plusieurs de ses collaborateurs. De la petite bière, pas vrai ?

« Arrêtons avec ces poncifs et écoutons les Français », répond-il quand on lui reproche de courir après le RN ou dès qu’un sujet le dérange. Il a bien du métier, le bougre. Il ne s’énerve pas quand « Le Canard » révèle que ce fervent partisan du service militaire a sollicité François Fillon pour se faire porter pâle, ou quand « Libération » l’accuse d’avoir fait voter un chien répondant au nom de Douglas pour le congrès du parti — un cabot domicilié chez son assistant parlementaire.

Pronostic et vieilles ficelles

Et quelle rigolade quand, en 2011, TF1 diffuse un reportage montrant une femme au bord des larmes le remerciant d’avoir fait voter un texte de loi ôtant les allocations familiales aux parents d’enfants absentéistes. La malheureuse éplorée n’était autre que son attachée de presse. Il ne drague pas le RN, mais est-ce sa faute si, en 2022, Zemmour n’a pas présenté de candidat contre lui et si Marine Le Pen a investi un poids plume ?

Ainsi va la vie de cet être chaleureux, dépourvu d’émotivité, qui sait « arranger le coup ». Reste que les mois qui viennent vont être compliqués. Les sondages pour les européennes ne sont pas fameux, si peu fameux, même, que tout le monde, à LR, est bien content de laisser François-Xavier Bellamy y retourner, après celles de 2019.

Pour les municipales de 2026, le brave Ciotti s’est mis une sacrée pression en révélant qu’il se présenterait à Nice contre Estrosi. En 2027, il en pince très fort pour l’ombrageux Wauquiez, qui veut bien se laisser baiser la babouche et consent parfois à lui flatter l’encolure. Il fait gaffe à son poste, quand même. Il a rappelé Emmanuelle Mignon, ancienne de l’Élysée sous Sarko, une coriace, pour diriger le projet LR. Il en a fait une vice-présidente du parti, mais en a nommé… 22 autres.

L’armée mexicaine, encore une vieille ficelle des tontons du RPR.


Anne-Sophie Mercier. Dessin de Kiro. Le Canard enchaîné. 20/12/2023


Une réflexion sur “Le Niçois qui mal y pense

  1. bernarddominik 26/12/2023 / 15h43

    Triste état de la politique française

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