Forêts

D’écorce et d’aubier

Si ès forests l’on n’a le plaisir de voir les mignardises des fontaines, on a celui des ombrages, et l’agréable séjour dessous les arbres en toutes saisons, mesme en hyver parans les froidures. » Olivier De Serres.

Tel un lointain écho, quatre siècles plus tard, René Char frappait ses « Trois coups sous les arbres », surréel théâtre de verdure…

Aujourd’hui comme hier, voici qu’entre en scène, côté cour, côté jardin, tout ébouriffé, ce vert feuillu, bien décidé à nous montrer de quel bois l’on se chauffe l’esprit. Il se hausse, long mât de futaie, s’extirpant des frondaisons sylvestres peuplées d’improbables licornes féeriques… Il se présente à nous, corps ligneux gorgé d’antiques nostalgies. Bois d’aubier, bois de cœur.

Il est Arbre. Hêtre ou pas hêtre, il est le tronc, le fût, l’axe… Que dis-je ! Il est la péninsule verticale aux rugueuses caresses.

Médium entre ciel et terre, il insuffle à nos sens émoussés le souvenir des mythes anciens. Celtitude dénuée de certitudes, temps de légendes, lorsque les cascades coulaient à l’envers, ainsi la sève printanière, aqueuse promesse de plénitude.

Et vous, fées diaphanes de nos obscures forêts, de Brocéliande ou d’ailleurs, êtes-vous encore enceintes de ces mystères de vieille mémoire ? Mélusine, Viviane, Morgane, portez-vous l’empreinte merveilleuse de ces ramures crispées, offertes aux nuits de pleine lune ? Allons, faisons comme si cela coulait de source païenne. Pareils à quelque druide chenu, accrochons-nous aux branches enguirlandées de gui…

Arbre, tour à tour platane sacré de Sparte, cher à Hélène de Troie, dieu du tonnerre chez les Germains, Zeus au temps de Périclès… Ton feuillage bruisse d’augustes références ; on dit aussi qu’à tes pieds, Tonton Georges vécut heureux.

D’ailleurs, c’est d’un œil débonnaire, sans broncher, que tu laisses une main entichée griffer un cœur au gris de ton écorce. « Le fruit est aveugle, c’est l’arbre qui voit » disait René Char. Combien de soupirs, combien de serments chuchotés à l’ombre vénérable de tes étés de cigales ?

Au loin, pourtant, de serres en valats, on perçoit le chant acidulé d’un tout autre insecte. Il s’approche, papillonne à fleur de grumes, fait jeu de tout bois. Insensible aux cernes de ton âge, Arbre, voici qu’advient ton dernier faire-valoir, ultime et dévoreuse amante : la tronçonneuse.


Recueil : « Illusoires courtes d’Ardèche d’ailleurs ». Daniel Loubersac. Éd. la Calade


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