MOAAAAAAAA et les z’autres…
Parlant peu, et seulement de lui, le potentiel candidat LR au prochain quinquennat s’y voit déjà.
C’est une énième version de « moi ou le chaos », mais, on ne sait jamais, ça peut marcher. Laurent Wauquiez, autoproclamé unique sauveur de la droite, n’a jamais été étouffé par la modestie. Etendant ses longues jambes, les bras croisés derrière la tête, il confie parfois à ses proches : « C’est bien simple, si je n’y arrive pas, ce sera Marine Le Pen. » Si le silence s’installe, il poursuit : « Tu verrais qui, toi ? »
Personne, Laurent, voyons, Xavier Bertrand et David Lisnard sont des nains, on le sait tous. Et, tu as tout à fait raison, le macronisme ne se survivra pas, et donc Edouard Philippe, Gérald Darmanin et Bruno Le Maire finiront à la poubelle. Et, pour te dire les choses franchement, on sera rudement contents de t’avoir, toi.Dans ces conditions, il est tout à fait naturel que le sauveur de la France s’économise. On ne va tout de même pas attendre de lui qu’il se prononce sur le dossier des retraites, ce n’est pas de son niveau. Sentant le vent se lever, il n’a plus rien dit depuis une intervention datant du mois de janvier, véritable chef-d’oeuvre de rhétorique jésuite : « Le principe de responsabilité consiste à ne pas s’y opposer. » Bon, alors, on soutient ? L’oracle n’a plus parlé après ça. Il a laissé les parlementaires proches de lui se diviser au nom d’un principe auquel on ne le savait pas si attaché : la liberté parlementaire.L’homme qui met au pas, dans sa région Auvergne-Rhône-Alpes, les milieux culturels et les élus qui osent le critiquer en leur sucrant des subventions est soudain devenu un farouche ennemi du caporalisme. Qui se souviendra, en 2027, de l’ambiguïté de sa position ? Personne, et c’est bien son calcul. Mais, allez-y, plongez, les amis, elle est bonne.

L’usine enchantée
Pendant que le pauvre Olivier Marleix court après les députés LR, Laurent s’adonne à son activité favorite depuis quelque temps, il « [s’Immerge ». Il s’est déjà « immergé » une bonne douzaine de fois depuis octobre (ça l’a pris à ce moment-là). En gros, le truc, c’est de rencontrer des « vraies gens » sur leur lieu de travail, comme le font absolument tous les politiques, mais seul, sans son équipe, et sans médias, et en prenant bien soin de le faire savoir.
Donc Laurent, qui est devenu un pro de l’exercice, a été immergé dans un tribunal, dans un service d’urgences, dans une usine à Roanne, dans les vestiaires d’un club de foot (tout seul ?) pendant deux heures, dans un lycée, dans un hypermarché de Poissy, etc. Il a bien raison, parce qu’il en tire d’incroyables leçons : « Ces gens méritent qu’on les écoute et qu’on les entende. » Sa visite à Roanne l’a enchanté : « L’usine est un moteur à ascension sociale incroyable. » C’est vrai que les enfants d’ouvriers n’ont jamais été aussi nombreux dans les grandes écoles.
À part ces petites phrases, qui montrent bien sa progression, à quoi lui servent ces formidables rencontres ? « A ce stade, je ne sais pas comment je vais utiliser tout ce que j’engrange », confiait-il récemment au « Progrès », avant de conseiller, toujours modeste : « Beaucoup d’hommes et de femmes devraient s’en inspirer. » Son camp mise beaucoup sur lui. A peine intronisé patron de LR, Ciotti, tout rosissant, lui déclarait publiquement sa flamme.
Quand il ne « s’immerge » pas, Wauquiez, surnommé « le Seigneur des panneaux » dans sa région, pour sa propension à faire savoir à ses administrés tout ce qu’il entreprend pour eux, se « nourrit », « consulte », « échange » avec des personnalités comme Michel Houellebecq, le politologue Jérôme Fourquet, le philosophe Olivier Rey, le constitutionnaliste Jean-Eric Schoettl, ou encore le patron de Michelin, Florent Menegaux.
Entre immersions et échanges, la fusée Wauquiez va faire mal quand elle va démarrer. Pour l’heure, elle reste au sol : « Il faut tout remettre à plat », a lâché le sauveur. C’est bien, mais encore un peu court.
Joue-la comme Rocky
Normal : Wauquiez ne fait pas que réfléchir, il « enjambe ». Et quoi donc ? Les élections européennes de 2024, pardi. Tout le monde pense que ça va être un carnage pour LR, qui risque de n’avoir aucun élu à Bruxelles. Wauquiez, toujours prudent, laisse charitablement les copains se manger le mur et compte bien prendre la parole après.
C’est ça, « enjamber ». Et si, à force de se contorsionner, il se marginalisait doucement ? Et si sa stratégie de l’homme qui part seul avec son bâton de pèlerin à la rencontre de son peuple, façon Chirac en 1995, faisait bâiller tout le monde ? Réponse de Wauquiez, le regard intense, citant Rocky Balboa : « Que personne ne sous-estime la rage qui est en moi. » La France tremble.
Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 9/03/2023