Mon vieux et moi – 11

Suite du paragraphe 10- suite LIEN

Je me suis déguisé, un sombrero sur la tête, un vieux poncho sur le dos. Sans parler de la moustache risible que j’ai peinte sous mon nez. Je dévisage dans la glace mon personnage. Une phrase me revient à l’esprit : « ne cherchez pas à le contrarier. Cela ne servirait qu’à l’inquiéter davantage ».

Depuis trois jours, aussitôt levés, Léo fait en boucle le récit de la même av/Zenture.

  • J’ai passé une nuit terrible ! Ces types, ils étaient trois. Les musiciens mexicains. Comment tu les appelles, déjà ?
  • Les maríachis…

Affamé, il s’obstine à faire griller son pain à l’aide d’un appareil débranché.

  • Ouais… eux. Ils m’ont pas laissé dormir, ça non. Rien à faire, mon vieux !

La dégradation de son état donne lieu à des hallucinations de la sorte. Aujourd’hui, c’est autour du trio mexicain, et demain qui sait ?

Pareilles histoires se multiplient. Devant ces pannes de bon sens, je résiste à tenter de le raisonner. Souvent, j’aimerais lui crier de toutes mes forces : « ce que tu viens de dire n’as aucun sens ! ». Provoquer un choc, un revirement, un miracle !

Or, cette course est perdue avant même de l’avoir terminé, et le miracle n’aura pas lieu, ni cette fois, ni la prochaine.

J’ai fait mon choix : lui donner raison. Un traitement qui, s’il n’a pas encore fait ses preuves, n’est pas contre-indiqué.

  • Des maríachis ? Bien sûr, regarde un peu par ici !

Il est renversé, la bouche grande ouverte. Si grande qu’on peut y voir un morceau de pain non grillé. Léo m’observe des pieds à la tête, puis de la tête aux pieds.

  • T’es fout ! Qu’est-ce que t’es fou, mon vieux !

Ça fait drôle à entendre. Je me sens dérangé, effectivement. Après quelques secondes, l’abattement réapparaît sur son visage. Il se désintéresse complètement de moi comme si je venais de disparaître. Il appelle le chat. J’ai répété l’expérience à plusieurs reprises. Au gré de sa démence et selon la disponibilité des costumes à la boutique spécialisée, il m’a vu en Père Noël, en religieuse, en policier.

J’ai eu droit à d’emouvants moments, à des éclats de rire purs et sincères rappelant ceux de l’enfant devant le clown. Si ces instants venaient à s’effacer de ma mémoire, ce serait pour moi un véritable châtiment.

Pour éviter de détériorer l’état de Léo, j’ai voulu faire approuver ma démarche par un expert en gériatrie. Après avoir eu droit à bien des explications techniques, j’ai compris que, quoi que je fasse ou dise, la situation ira en se détériorant. D’un air posé, le spécialiste a conclu :

vous avez bien du mérite, Monsieur.

Je n’améliore pas la condition de Léo, je le sais, mais je ne l’aggrave pas non plus. C’est mon serment d’Hippocrate.


Pierre Gagnon


Une réflexion sur “Mon vieux et moi – 11

Laisser un commentaire