Mon Vieux et moi – 6

Suite du paragraphe 5. Lien

De souvenir en souvenir

Ce n’était pas le moment de faire différent, alors je faisais pareil. Pareil aux statues de pierre et aux fidèles. Grand-père marchait devant, je le suivais sagement comme un chien ignorant l’utilité d’une laisse.

La cathédrale : le sanctuaire du vieillard perdu. Une gigantesque grotte hors terre, d’une construction bien robuste pour une clientèle si fragile. Des ombres de vieillards, hommes et femmes, déambulaient de peine et de misère dans les allées. Tous semblaient exténués, leurs gestes étaient lents. Pris de vertige pour s’être détournés trop rapidement, ils butaient contre le prie-Dieu. On entendait que ça depuis l’avant jusqu’à l’arrière de la nef

La minute après avoir contemplé un vitrail, ils peinaient à retrouver les gens qui les avaient menés. Une fois à leur place, ces visages ridés s’échangeaient de petits signes en guise de salutation, geste apathique que moi seul percevais. Nous étions alors fin prêts pour « le grand concert du mardi ».

Tous m’observaient comme une rareté. J’étais le seul gamin de la place, et donc le seul à pouvoir espérer vivre encore plusieurs années. Dès que j’y pensais, je devenais inquiet. J’aurais préféré m’éteindre en même temps qu’eux pour ne pas avoir à partir sans mon papi. Je lui serrais alors la main.

Il m’emmenait ici tous les mardis pour écouter cette musique, mais aussi pour m’apprendre à mourir. Je faisais de mon mieux pour y parvenir. Déjà, j’avais de grands yeux tristes et un visage blême. Je m’efforçais de ressembler à ceux qui m’entouraient.

On m’avait prévenu : « c’est pas l’endroit pour rigoler ».

Je me taisais donc et écoutais les chants sacrés, assis parmi des vieux qui crachaient. Puisqu’il parvenait difficilement à entendre, ils priaient et priaient encore… Je ne les comprenais pas d’aimer Jésus. Fixer a ses deux madriers, il semblait terne et misérable. Rien pour évoquer le bonheur.

Il m’arrivait de l’observer de glisser une main sous ma veste. Je me tâtais alors, inquiet à l’idée de posséder moins de choses que lui. Jésus ne souriait jamais. Semaine après semaine, contact après contact, il avait le regard rivé au plafond, la même barbe, la même guenille pour seul vêtement. Je me demandais à quoi il pouvait bien penser. Peut-être qu’il aurait aimé descendre de là, venir parmi nous et se présenter. Ils auraient été heureux, les autres !

Grand-père a déjà dit que le Christ a sauvé les hommes. Je ne voyais pas comment, mais je croyais mon papi. Jamais il ne m’aurait raconter un truc si ça n’avait pas été vrai, ça non. Il était vieux, pas menteur.

Pour finir, un prêtre venait à l’avant pour bannir tout le monde. Grand-père disait :

  • pardonnez-nous nos péchés.

Je répétais sans comprendre, et nous sortions.

Ça sentait le vieux contenu d’un tiroir. Tous avançaient dans leurs tissus défraîchis, péniblement, en donnant un petit coup de pied au sol, puis un autre, comme on repousserait un caillou. Je faisais pareil, pendant que les grandes orgues s’époumonaient. C’était long…


Pierre Gagnon


4 réflexions sur “Mon Vieux et moi – 6

  1. barbarasoleil 20/12/2022 / 07:08

    Il est beau ce texte…
    Merci Michel…
    Belle journée

    • Libres jugements 20/12/2022 / 10:16

      Bonjour Barbara, oui ce texte est particulièrement beau.
      L’ensemble de ce petit opuscule (moins d’une centaine de pages) de Pierre Gagnon « Mon vieux et moi » est à conseiller tant il a l’art des phrases concises, sans emphase et pourtant très évocatrices. On peut le trouver facilement en livre de poche aujourd’hui.
      Je ne doute pas que tu connaisses cet auteur québécois.
      Avec toute mon amitié
      Michel

      • barbarasoleil 20/12/2022 / 10:31

        De nom seulement de nom, Michel et je vais le lire…
        Merci

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