Mon vieux et moi – 7

Suite du paragraphe 6 – Lien

Après la chute

Léo n’est plus le même. Le temps de faire griller son pain, il oublie qu’il a faim.

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Il a suffi d’une chute et il est devenu vieux, socialement vieux, avec les conséquences qui viennent avec. Comme lors d’une catastrophe naturelle, quelques secondes suffisent pour que l’amitié et le bonheur soient emportés.

Ce matin, je me suis réveillé surpris d’être privé du parfum de l’orange. J’ai appelé Léo…

Pas de réponse. Tout en espérant le retrouver sauf et endormi, j’ai inspecté une à une toutes les pièces de la maison. Telle une sentinelle de malheur, chaque porte me défiait. Avant d’ouvrir, j’inspirais et en refermant, je priais. J’ai effectué les mêmes gestes jusqu’à la dernière porte : celle de l’entrée. Après quoi, si Léo n’y était pas, j’allais reprendre l’exercice depuis le début, l’ayant sûrement raté dans l’énervement.

L’air glacial a instantanément envahi mes poumons et macérer le cœur.

Léo était couché sur le paillasson, recroquevillé comme une crevette surgelée. Je le connais suffisamment pour croire qu’il n’a même pas tenté d’appeler à l’aide, par crainte de déranger.

Un petit groupe de passants s’était déjà rassemblé devant la maison. S’interdisant d’approcher, ils se déplaçaient en silence, par petits pas de côté. Les plus prompts à réagir avaient dégainé leur cellulaire et décrivaient la scène à un ami ou au service d’urgence.

Penché sur lui, je le redécouvrais. Il m’a semblé encore plus chétif et vulnérable que nu dans sa baignoire. J’ai essayé de le rassurer en lui répétant que j’étais désolé. Il gardait les yeux ouverts, à la manière de l’oiseau blessé qui appréhende de se faire achever.

Son bras gauche traîné sous lui comme s’il avait été celui d’un autre. J’étais sur le point de tenter une manœuvre pour le tirer de son état de stupeur quand le son de la sirène a retenti et que l’ambulance a stoppé droit devant nous.

La scène était désolante. Tout en ouvrant et fermant alternativement la bouche, mon ami tenait serrer contre son cœur le journal du matin. Je me suis retiré pendant que sans effort, les intervenants le glissaient sur la civière.

  • Il prend des médicaments, votre père ?

Une fois les courroies tendues, on m’a remis un petit carton bleu sur lequel était inscrit un n° de dossier.

L’ambulance s’est éloignée dans le trafique du matin, sans la sirène. Le passager s’était emparé du journal de Léo. Les autres curieux se sont dispersés. Ils allaient se rendre au bureau sans même un petit retard. Tout s’était passé si rapidement.

Le soleil était trop radieux pour une journée si triste. Je revoyais les événements, inversant les scènes jusqu’à ce que leur ordre devienne flou. J’ai soudain ressenti des douleurs aux côtes. Je respirais difficilement et mes mains tremblaient. Je parvenais tout juste à tenir le carton bleu entre le pouce et l’index…

Ma maison m’a semblé à son tour fragilisé à la suite de l’incident. Malgré ma réticence, j’ai fini par y entrer. Lentement, l’ombre des édifices voisins s’est appropriée l’endroit où j’avais retrouvé Léo.

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Il allait demeurer à l’hôpital quelques heures… quelques jours… puis un mois et encore un autre pour subir des examens. On ne voulait courir aucun risque.

Il s’y est accoutumé, moi aussi. J’entrais et sortais de l’édifice en saluant les gens que je reconnaissais, sans les connaître.

Tout le personnel le trouvait « adorable », comme le sont certain vieux pour peu qu’on prenne le temps de les écouter plutôt que de parler pour eux.

Son état s’améliorait. Il mangeait avec appétit et reprenait des forces. Sa voix devenait plus assurée. Il s’est mis à raconter des histoires insolites.

  • T’es bien sûr, Léo ?
  • Absolument, il y avait deux ours. Un couple, je crois.

Personne n’a fait grand cas des grizzlis venus boire à la cuvette durant la nuit. Le personnel affirmait qu’il s’agissait d’une réaction des plus normales à la médication.

  • Bientôt, nous allons rentrer chez nous.
  • Où ça ?
  • Chez nous, Léo… à la maison !
  • Ah ! bon.

Pierre Gagnon


2 réflexions sur “Mon vieux et moi – 7

  1. anne35blog 21/12/2022 / 08:14

    C’est curieux de constater comme souvent un ciel radieux nous nargue lorsqu’on est malheureux …. bonne journée

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