Ces mots immigrés – 3

Ces « sages » de la république si démocratique !

Les « Sages », car ainsi aiment à se faire appeler ces vieilles personnes, se sont installés au cœur de Paris, dans un jardin clos, sans doute pour rester concentrés et ne pas disperser leurs idées. C’est là que, le lendemain matin du scandale, les AMIs allèrent les rencontrer. Voitures brûlées et renversées, vitrines brisées, la ville portait encore les stigmates des violences de la nuit. Sitôt après l’interruption du face-à-face télévisé (voir §2), des bandes avaient déferlé dans les rues en criant au complot.

  • Qui êtes-vous ? demanda, méprisant, un huissier à chaîne.

Il faut dire que les mots ne payaient pas de mine : c’étaient des sortes d’oiseaux sans ailes, des syllabes volant dans l’air…

  • Une délégation de l’AMI.
  • C’est quoi, ça ?
  • L’Association des mots immigrés !
  • Vous croyez que les Sages n’ont que ça à faire ? Surtout après les événements graves d’hier soir ? Allez jouer ailleurs !

Indigo a le sang chaud. On n’est pas pour rien d’origine ibérique.

  • Mon petit bonhomme, je serais toi, je baisserais d’un ton.

Et elle lui lança le même sort qu’à la candidate.

Pauvre huissier !

Comment voulez-vous qu’il les chasse avec juste des mots gaulois ? « Truands », « loches », « tonneaux ». Il était tellement éberlué qu’il regarda passer les AMIs sans opposer la moindre résistance.

C’est ainsi qu’ils débouchèrent dans la grande et noble salle, toute de lambris dorés, où les neuf Sages tenaient conseil. Débattant, comme on pouvait imaginer, des mesures urgentes à prendre pour sauver la République.

Leur président, un ancien Premier ministre, se dressa :

  • C’est insupportable ! Qu’on nous laisse travailler ! Gardes !
  • Tout doux, mon garçon, répliqua tranquillement Indigo. Ou je te fais subir le même sort qu’à la candidate ! Nous sommes les mots immigrés !
  • Donc c’est vous, les responsables de ce chaos national ?

Et on pourrait facilement l’aggraver encore si nous ne discutons pas sérieusement.

Les huit autres Sages se consultèrent du regard et l’un après l’autre hochèrent la tête.

Leur président se rassit, en montrant des sièges libres. Les choses sérieuses commencèrent.

Ces Sages, reconnaissons-leur cette qualité, sont de grands professionnels de la phrase, même s’il faut parfois lutter contre leur tendance au jargon ; une heure plus tard, un communiqué était rédigé, approuvé à l’unanimité et envoyé à l’Agence France-Presse (raccourcie en AFP par les initiés) : la procédure électorale était gelée pour deux semaines (en d’autres termes, plus clairs, on retardait d’autant le vote).

Les jours ainsi libérés allaient permettre de rendre hommage aux vagues successives de mots immigrés qui avaient contribué à bâtir ce chef-d’œuvre qui a nom « langue française ».

Chaque soir, juste avant 20 heures et le grand rendez-vous des journaux télévisés, vingt minutes seraient réservées à des remerciements. Oui, on allait enfin rappeler aux Français et aux Françaises ce qu’ils et elles doivent à tous ces mots venus d’ailleurs, de tout près ou de très loin.

Le croirez-vous ou non, les AMIs quittèrent le Palais-Royal sous les applaudissements des neuf Sages.

  • Revenez quand vous voulez !
  • Merci pour cette initiative !
  • Qu’est-ce qu’une République sans langue commune ?
  • Et sans cesse revivifiée ?

Les AMIs ne traînèrent pas dans le jardin, même si, en ce début mai, y embaumaient les roses et déjà enivrait le jasmin. Un gros labeur les attendait : préparer pour le soir même la première émission et les six qui suivraient !


Erik Orsenna/Bernard Cerquighlini. « Les mots immigrés ». Ed Stock


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