Ces mots immigrés – 2

Qu’est-ce que l’AMI ?

Pour que le plus grand nombre possible de ses membres puisse assister à la folle émission que nous venons de vous raconter, l’AMI avait loué près de Notre-Dame une sorte de théâtre abandonné, une très grande salle, dite « de la Mutualité », haut lieu des réunions politiques, du temps où l’avenir des illusions intéressait encore quelqu’un. Aujourd’hui, cette Mutualité légendaire servait plutôt aux entreprises pour « lancer » leurs produits ou y organiser des séminaires de nature à motiver leurs cadres

(rappel des « valeurs » du « groupe » et présentation de la nouvelle grille des primes de fin d’année).

Les membres de l’AMI s’étaient glissés comme ils pouvaient entre les petites tables déjà dressées pour le petit-déj du lendemain. Un mot, même un peu long, a beau occuper moins de place qu’un congressiste, ne pas fumer et ne pas rejeter d’haleine, bonne ou mauvaise, on étouffait malgré tout. On peut dire que les mots s’étaient passé le mot, ils étaient venus en foule pour savourer le spectacle du débat télévisé et de la grève soudaine qui avait tout bouleversé. Belle occasion de réaffirmer ce que tout le monde devrait savoir : ce ne sont pas les mots, les bavards, mais seulement toutes ces bouches qui les moulinent du matin jusqu’au soir et à tort et à travers !

Des grands écrans avaient été installés partout. Si bien que nul ne manqua cette scène réjouissante, cette revanche attendue depuis si longtemps, le langage soudain troué de cette candidate ennemie de la diversité du monde. Un beau vacarme s’ensuivit. Rires à gorge déployée (car les mots n’aiment rien tant que s’esclaffer), embrassades (car, oui, les mots qui ne peuvent s’empêcher de se déchirer entre eux savent aussi se montrer bons camarades), chansons comme s’ils avaient bu (car, pour sortir de leur solennité, pour s’envoler, les mots ont besoin de s’aider de musique, comme nous de bons petits pétards d’origine marocaine ou colombienne).

Peut-être vous demandez-vous : qui sont les AMIs ? Allons, faites un effort ! Vous n’avez pas deviné ? Tout bonnement les membres d’une association reconnue d’utilité publique : l’Association des mots immigrés. Fondée en 1936 durant la guerre d’Espagne : les plus beaux mots de la République espagnole trouvaient alors refuge en France. Companeros (n’oublions pas le tilde), fraternidad.

Au centre de la tribune, rayonnait la secrétaire générale, Mme Indigo. Une toute petite brune juste entrée dans la quarantaine, moins d’un mètre cinquante, sosie de feue la chanteuse très regrettée Édith Piaf, le maximum d’énergie dans le minimum de corps, avec des yeux d’un bleu profond, preuve de certaines amours improbables et mêlées chez ses ancêtres.

Quelle comédie ! Toutes ces femmes et tous ces hommes importants, directeurs et directrices mais aussi pompiers, infirmiers, électriciens, hôtesses d’accueil courant partout sans savoir quoi faire, et tous et toutes la bouche ouverte puisque ne pouvant rien dire d’utile. À part crier : « Grève ! Grève ! », seul mot gaulois ayant quelque pertinence en cette situation.

  • Au moins, s’exclama Indigo, le pays va se rendre compte de notre utilité !
  • Sans nous, c’est le chaos ! renchérit son adjoint Artichaut, qui portait sur le visage tout le soleil de sa région d’origine, l’Andalousie.
  • Depuis le temps qu’on le leur répétait !
  • Vous imaginez si on avait étendu notre grève à l’ensemble du pays ? Hurlements de rires.
  • Tout bloqué !
  • Des accidents !
  • Des divorces à la chaîne, faute de s’expliquer !

Chacun, selon son tempérament, y allait de son drame, jusqu’à ce qu’Indigo demande le silence.

  • Bon, maintenant, que fait-on ?

Deux positions s’affrontaient. Pour les radicaux, il fallait étendre la grève, par exemple aux transports, pour bien faire comprendre à la France l’apport irremplaçable des mots immigrés. Qu’est-ce qu’une gare où ne sont plus annoncés nulle part l’horaire des trains et la voie d’où ils partent ? Car les mots écrits seraient sûrement ravis de se joindre au mouvement. Certains rêvaient de les voir même quitter les dictionnaires : que resterait-il de la langue française ?

Les autres, les modérés, craignaient le désordre, avec une intervention possible de l’armée. Certains militaires attendent toujours le moindre prétexte pour s’emparer du pouvoir. Mieux valait négocier.

Cette dernière opinion l’emporta, de peu. Une délégation fut formée pour rencontrer le Conseil constitutionnel, puisque c’était l’institution chargée de veiller sur la bonne marche de l’élection présidentielle.

Avec sagesse, Indigo avait expliqué que, sans élection, plus de démocratie. La dictature s’installait. Et nul n’est plus ennemi des mots, de la diversité et de la liberté des mots qu’une dictature !


Erik Orsenna/Bernard Cerquighlini. « Les mots immigrés ». Ed Stock


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