Rouen : des policiers assument le racisme ambiant.

« Insoutenables », « insupportables », « immondes »

Cinq policiers étaient convoqués vendredi [03/09/2021] devant le tribunal de police d’Évreux […] . Le procureur, la partie civile et les victimes n’avaient pas assez de mots ce vendredi pour qualifier les propos énoncés pendant l’audience

L’occasion pour certains d’évoquer la banalisation du racisme au sein de l’institution.

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En décembre 2020, Alex, un policier noir de 43 ans, dénonçait ses collègues après avoir découvert qu’ils échangeaient des messages racistes, antisémites, sexistes et homophobes dans un groupe WhatsApp privé.

En juin 2020, Mediapart et Arte Radio révélaient que cinq mois plus tard, ils étaient toujours en poste.

Trois policiers, un élève gardien de la paix et un adjoint de sécurité (ADS), alors en poste à l’unité d’assistance administrative et judiciaire (UAAJ) de Rouen (un service qui sécurise la préfecture et le tribunal), étaient convoqués lors d’une audience qui aura duré six heures.

 L’affaire ayant été dépaysée, ils avaient rendez-vous devant le tribunal de police d’Évreux.  

  • Comment ces policiers, tous révoqués ou licenciés depuis, allaient-ils justifier ces messages postés dans un groupe WhatsApp privé entre octobre et décembre 2019 ?
  • Auraient-ils le même aplomb que dans leurs nombreux vocaux postés parmi 9 000 contenus ?
  • Comment allaient-ils détailler leur vision de la société, qui veut notamment que les Noirs soient des « nègres », les Arabes , « des bougnoules », les femmes, « des putes », les juifs, des « fils de pute » qui « dirigent le pays » en compagnie des « gauchistes », ou les homosexuels, des « pédés » ?

Le parquet a toutefois mis de côté des dizaines d’autres propos pour ne retenir que les messages visant des personnes précises : leurs collègues Victoria, Alex et Mamadou, tous présents à l’audience.

Le tribunal n’a donc pas eu à débattre du fait que dans ces échanges, certains utilisaient le lexique nazi ou se disaient armés pour mettre une « balle dans la tête » à tous les « fils de pute de la gauche » et au journaliste Jean-Michel Aphatie, « un gros fils de pute qu’il va falloir abattre »

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La présidente lit  […] le courrier qu’a envoyé Camille G., 23 ans. L’ex-policier explique avoir refusé de se présenter à l’audience « à cause du harcèlement médiatique et des menaces » qu’il subirait. Les accusations le visant sont pourtant nombreuses. « Fils de pute de singes », « nègres », « pute à nègre », « il va vraiment falloir exterminer les bougnoules », a-t-il notamment écrit entre autres nombreux messages racistes.

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Gilles C., un des policiers mis en cause. Ce dernier, justement, 45 ans et plusieurs années de métier, dont cinq en Seine-Saint-Denis, était le plus actif de la bande. Celui que ses collègues appelaient « l’historien », quand le procureur préfère parler « d’idéologue ». C’est lui qui a laissé le plus de propos immondes dans le groupe de discussion. Il a notamment parlé de « pute à bougnoules » à propos de la mère d’une collègue et tenu de nombreux propos antisémites évoquant un « enculé de juif » ou une « salope de petit juif », par exemple. 

Ce policier, « dégouté de la police », avait aussi pu disserter sur ses objectifs : « Là où nous, les nationalistes racialistes, on doit être assez malins, c’est laisser le combat intersectionnel les obliger à s’exterminer entre eux. Ils vont déjà se séparer entre pro-Arabes et pro-Juifs, se bouffer la gueule, par exemple Mélenchon est très pro-Arabe. Y a les féministes, tu sais pas sur quelle fesse elles dansent, ces grosses putes. Les pédés LGBT tout ça, machin-bidule, c’est pareil, les musulmans vont s’en charger. Quand les féministes, les LGBT, les juifs, les bougnoules, les nègres qui sont pas musulmans vont commencer à se bouffer la gueule entre eux, tu manges ton popcorn, tu regardes la télé, tu aiguises tes armes et quand ils se sont bien affaiblis, tu achèves les bêtes. »

Interrogé par la présidente, il ne trouve rien à redire, se pose en victime et délivre ce qu’il pense être « sa théorie ». Fan du courant survivaliste, l’ex-policier, et dont les armes personnelles déclarées avaient été saisies en juin chez lui, se dit victime « du racisme anti-Blancs » et « du politiquement correct ».

Il explique avoir créé cette discussion après avoir été banni de Facebook et dénonce à la barre la censure de Démocratie participative, site raciste et antisémite attribué à Boris Le Lay, un néonazi français en fuite au Japon après plusieurs condamnations pour incitation à la haine raciale.

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La présidente du tribunal s’agace après l’avoir laissé expliquer que l’expression « pute à kebab » était drôle ou que le terme « bougnoulisé » était une simple et banale « expression dans la police ». « J’essaie d’expliquer qu’il y a un lexique dans la police », insiste-t-il, avant que son avocate ne lui intime l’ordre de se taire. 

« Tout le monde savait, même la hiérarchie »

Une puissante contradiction planait toute la journée sur ce procès. Malgré les centaines de propos racistes, antisémites, sexistes, homophobes tenus, les prévenus n’encourent que 1 500 euros d’amende. « Une situation atypique », reconnaît le procureur. 

Le groupe WhatsApp étant privé, ils ne pouvaient être poursuivis que devant le tribunal de police pour injures non publiques. Lors de sa plaidoirie, Me Yaël Godefroy, avocate d’Alex, a donc rappelé qu’elle n’était pas ici pour attendre une véritable sanction, « mais au moins qu’on puisse amorcer un débat sur le racisme et le racisme dans la police ».

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Cette affaire met en effet en lumière les dessous de l’impunité, celle qui permet une véritable banalisation du racisme dans l’institution.

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Finalement, la justice ne « statuera » que sur un jugement « de principe »… ce qui n’arrangera ni le climat de la police et son institution, ni la valeur d’exemplarité-moralisatrice d’un jugement… MC

Le procureur, qui n’a pas retenu la « provocation à la haine raciale », a requis une amende de 1 000 € pour Gilles C., et Camille G.

1 000 €, dont 500 assortis du sursis pour Guewen M., 450 € pour Thibault D. et 150 € pour Xavier L.

Parties civiles, SOS Racisme et le Mrap ont quant à eux demandé chacun un euro symbolique.

Le tribunal rendra sa décision le 5 novembre 2021. 

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David Perrotin – Médiapart – Titre original : « Au procès des policiers de Rouen : « On baigne dans un racisme ambiant ». Source (Extraits)