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Ce 29 janvier, une foule encapuchonnée et grelottante, alors que la nuit est tombée et que la température frôle péniblement les 3 °C, espèrent pénétrer à l’intérieur de l’Élysée Montmartre. C’est dans cette célèbre salle de spectacle parisienne que se tient le premier grand meeting du mouvement Place publique, fondé par Raphaël Glucksmann. Après quelques minutes, le couperet tombe : ils devront rebrousser chemin, la salle est déjà pleine à craquer.

Avec le lancement du mouvement politique Place publique, le 7 novembre 2018, il ambitionne de fédérer la gauche non mélenchoniste en vue des élections européennes qui auront lieu le 26 mai prochain.

Quelques jours avant le meeting, il nous a présenté la genèse. « Bien sûr qu’il existe des divergences entre EE-LV, Génération.s, le Parti socialiste ou le Parti communiste. Mais elles ne justifient pas le fait de se diviser et de prendre le risque de faire disparaître la gauche. Si on arrive à créer une dynamique de renouvellement et  d’union, l’objectif est d’arriver devant En marche ! et d’incarner la véritable alternative à l’extrême droite. »

Sur le papier, ça paraît simple, un brin naïf même. Pourtant, l’essayiste va devoir lutter sur plusieurs tableaux.

  1. Primo : le fond de l’air est jaune et la défiance vis-à-vis de la classe politique n’a peut-être jamais été aussi forte en France.
  2. Deuzio : les leaders des partis qu’il ambitionne de rassembler se détestent cordialement.
  3. Tertio : il va devoir faire montre de sa légitimité dans les habits de nouveau héraut de la gauche.

Attaqué dans un édito « au vitriol » du Monde Diplomatique. Morceaux choisis :

« Des personnalités socialistes, écologistes ou communistes projettent sur son visage souriant leurs aspirations ravalées. Glucksmann a compris que son public cible n’aimait rien tant que battre sa coulpe, triturer sa mauvaise conscience, ruminer ses échecs et y remédier au moyen de recettes toujours identiques, mais ripolinées aux couleurs du jour – le vert, en l’occurrence. »

Édito du Monde Diplomatique

Qui est vraiment Raphaël Glucksmann ?

N’empêche que l’édito du Monde diplo exhume aussi de vieilles casseroles. Et notamment un livre écrit avec son père en 2008 dans lequel il érige Nicolas Sarkozy en héritier de Mai 68, sa relation controversée avec l’ex-président de la Géorgie Mikhaïl Saakachvili ou bien encore cette déclaration embarrassante balancée dans Le Monde en 2014 : « Ça ne m’a jamais fait vibrer de manifester pour les retraites. » Alors, qui est vraiment Raphaël Glucksmann ? Un « bobo représentant de l’idéologie dominante », comme l’a un jour décrit Eric Zemmour ? Ou bien un « humaniste courageux » dont « la capacité d’indignation et de révolte », comme le présente son amie l’écrivaine Leïla Slimani, pourrait remettre dans le droit chemin une gauche en perte de repères ?

« Le seul truc de vrai dans cet article, la seule divergence, c’est au sujet de l’Ukraine et de la Géorgie, admet-il. J’ai eu tort sur mon appréciation du libéralisme, sur mon appréciation de la situation sociale en France, pensant qu’on pouvait rester chiraco-juppéiste toute notre vie, que c’était chiant à mourir et que, de facto, il fallait faire de la politique ailleurs qu’en France. » Un exercice d’autocritique rare parmi la faune politique et qui soulève une dernière question : qu’est-ce qui peut bien le motiver à se lancer dans un combat politique que tout le monde donne perdu d’avance ?

Un temps séduit par le candidat Nicolas Sarkozy

A l’époque, le fils d’André Glucksmann marche dans l’ombre de son père qui l’entraîne dans le sillage de Nicolas Sarkozy. Comme une partie de la gauche intellectuelle atlantiste (de Bruckner à BHL en passant par Goupil), sa famille cède aux sirènes du volontarisme et des accents anti-soixante-huitards du candidat du « travailler plus pour gagner plus ». Sur le plateau de France 24, Raphaël Glucksmann, bien qu’il se revendique athée en politique, lui tresse des louanges : « Ce n’est pas la France de tante Yvonne, Nicolas Sarkozy. C’est le premier président qui ouvre les vannes de l’Etat et fait appel à la société civile. »

S’il reste en retrait de la présidentielle de 2017 – entre autres pour ne pas parasiter l’activité de sa nouvelle compagne, la journaliste Léa Salamé, avec laquelle il a eu un enfant – il participe à la rédaction du discours de Benoît Hamon à Bercy le 19 mars 2017. L’acmé d’une campagne minée d’avance par les divisions au sein de la gauche, qui n’en finira plus de dégringoler jusqu’à ne recueillir que 6,3 % des voix un an plus tard. Il n’a toutefois pas le temps de tergiverser.

Quelques semaines après l’élection de Macron, il reçoit un coup de téléphone d’un magnat de la presse. Considérant que « la famille progressiste doit se renforcer », Claude Perdriel veut lui confier les clefs du prestigieux Magazine littéraire pour en faire « le lieu d’échange des idées du grand camp des progressistes », raconte Maurice Szafran, son directeur éditorial. Si la noce est belle, le mariage va tourner court. Les deux camps se rendent vite compte qu’ils n’ont peut-être pas la même vision du “progressisme”. Pour Perdriel et Szafran, cela inclut Macron. Pas pour Glucksmann qui, sur le plateau de Quotidien au mois de juin 2018, déclare : « Macron, c’est une promesse d’aube qui s’est très vite transformée en crépuscule. » Ce sera la goutte de trop. Le lendemain, il est convoqué par Perdriel.

Les SMS furieux de l’Elysée au fondateur du Nouvel Obs

Le fondateur du Nouvel Observateur a la mine d’un homme qui n’a pas dormi depuis trois jours. Et pour cause, selon Glucksmann, il exhibe alors des SMS furieux provenant de tout l’organigramme élyséen, dont Emmanuel Macron. Lors de cette même discussion, Glucksmann ouvre la boîte de Pandore. « Si vous avez déjà un problème avec cette phrase, vous en aurez encore plus avec mon prochain livre (Les Enfants du vide. De l’impasse individualiste au réveil citoyen, Allary, 2019) », prévient-il. Le divorce est consommé et, après quelques semaines, l’essayiste claque la porte d’un tweet lapidaire : « Je quitte la direction du Nouveau Magazine Littéraire. Parce que la liberté ne se négocie pas et que je ne m’essaierai jamais à des louanges auxquelles je ne crois pas. Pas plus dans le ‘nouveau monde’ que dans l’ancien. »

Un Don Quichotte et une gauche en ruines

Malgré ses errances politiques et médiatiques, Raphaël Glucksmann semble avancer avec la foi de Don Quichotte dans ce combat pour rassembler une gauche en ruines en vue des futures élections européennes. « On n’a pas la recette et on peut très bien exploser en plein vol, concède-t-il avec gravité. Mais je suis persuadé que les gens ne nous reprocheront pas d’avoir essayé. Il y a, je pense, une attente à gauche. Et puis, ne pas essayer, c’est la seule certitude de l’échec. »

Après deux heures de discussion, on hésite avant de lui demander ce qui nourrit cet optimisme inébranlable dans une mission où tant d’autres se sont cassé les dents. Et pour la première fois lors de notre entretien, sa réponse fuse spontanément : « Mais j’aurais dû faire quoi ? Commenter la vie politique pendant toute ma vie, me transformer en un Finkielkraut aigri, en expliquant chaque semaine dans L’Obs que la gauche est nulle et qu’ils sont tous bêtes ? Si je crois sincèrement dans ce que je dis, alors je suis obligé de me jeter à l’eau. »


Julien Rebucci – Les Inrocks, titre original : « Enquête sur le parcours sinueux de Raphaël Glucksmann » – Source (Extrait)