Questionnement.

Nous sommes convaincus d’avoir accompli des progrès merveilleux en arts et en sciences au cours des siècles. Quelle est la valeur de tout cela ?

Ça ne nous apprend pas le pourquoi des choses. Ça nous empêche pas de nous poser les éternelles questions que faisons-nous ? Où allons-nous ? Ça nous apprend pas pourquoi les prairies anciennes, si anciennes reverdissent à chaque printemps ; pourquoi les douces collines dans les hautes terres luisent doucement après la pluie ; pourquoi la poitrine du rouge-gorge ne manque jamais de se couvrir de rouge, et la corneille de noire, le roitelet de gris ; pourquoi nous sommes entourés de sable stérile ; pourquoi les nuages flottent au-dessus de nous ; pourquoi la lune rejoint le ciel, chaque nuit, sans exception ; pourquoi les montagnes et les vallées survivent aux années qui passent.

Les arts et les sciences continues sans cesse – mais cela ne nous empêche pas de nous poser toutes ces questions. Nos larmes ne se sont toujours pas taries. Nous continuons à souffrir en 1902 comme nos ancêtres ont souffert en 1802 et en 802.

De nos jours, nous mangeons nos bons dîners avec des fourchettes.

Il y a mille ans, les fourchettes existaient pas. Et pourtant, malgré nos fourchettes, nous n’avons pas trouvé le bonheur. Nous poussons des cris, nous donnons des coups de pieds, nous nous battons, nous pleurons, tout comme nos ancêtres le faisaient il y a mille ans – à l’époque où les fourchettes n’existaient pas.

Et au milieu de toutes ces énigmes, nous nous demandons pourquoi certains d’entre nous ont le don de croire sans poser de questions, pendant que les autres se torturent en interrogations.

Un été, j’ai longé un petit marécage rempli de menthe et d’aubépine blanche. La menthe et l’aubépine blanche ont un parfum très vif, rare et délicieux, qui donne envie de ramper par terre – on se dit : tant pis si je passe mes journées entières à quatre pattes dans la poussière. Des années plus tard, leur parfum persiste encore. Peu importe les cris, les coups de pied, les batailles et les larmes ardentes : parfois, dans vos moments de paix, vous voilà envahi par le parfum d’un marécage rempli de menthe et d’aubépine une blanche.

C’est d’une beauté bouleversante.

Quel en est le sens ?

Qu’ont-ils à nous dire ?

Pourquoi le marécage, et la menthe, et l’aubépine blanche gèlent-ils à l’automne ? Et pourquoi reviennent-ils, voluptueux, séduisant, durant les journées humides de printemps – torturant les âmes des malheureux qui les contemplent, plein de questions sans réponse ?

Le monde entier ressemble à un petit marécage rempli de menthe et d’aubépines blanches. Il contient des choses aussi sacrément belles. Il y a les hautes herbes vertes, si vertes, et les aubes grises ; il y a les rivières rapides et les cris des oies sauvages qui volent bas ; il y a les voix humaines et les yeux humains ; il y a des histoires de femmes et d’hommes qui ont appris le renoncement et l’attente ; il y a la poésie ; il y a la charité ; il y a la vérité.


Extrait de « Que le diable m’emporte », un livre écrit à 19 ans par Mary Maclane, née en 1880, au Canada.


 

5 réflexions sur “Questionnement.

  1. Pat 15/01/2019 / 15h57

    Que dire de plus…
    Un texte magnifique.

    Je me posais justement la question ce matin en pensant aux progrès de la médecine depuis Molière et à propos de certains maux dont nous souffrons même légers et pourtant sans remèdes.

    • Libres jugements 16/01/2019 / 16h58

      il est des œuvres qu’il faut faire connaître, ce petit livre : « que le diable m’emporte » de Mary MacLane et de celles la
      Fraternellement
      Michel

  2. Skyler 15/01/2019 / 17h06

    Un texte toujours (et même plus que jamais) applicable aujourd’hui, tellement beau et tellement vrai !

  3. jjbey 15/01/2019 / 19h01

    Ce texte d’une beauté légère finit par nous happer vers des sommets de rêverie. Il déverse du bonheur et relativise nos petits bobos en nous ramenant à l’essentiel même si pour le goûter il nous faut ramper sans oublier de respirer.

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