Mots-clefs

, , , , , ,

Il y a quatre-vingts ans, le Front populaire démocratisait les loisirs et le sport.

Aujourd’hui associé au spectacle et à l’argent, réduit à des questions de santé, ce dernier semble vidé de sa dimension culturelle et éducative. Pourtant, sur le terrain, fédérations et associations, éducateurs et citoyens contribuent à faire vivre l’esprit de 36.

Mai 36. Occupation des usines dans l’allégresse, congés payés pour tous, semaine de 40 heures… « Il s’agit alors d’occuper le temps libre des travailleurs, explique Pascal Ory, professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne, auteur de La Belle Illusion (1).

La nomination de Léo Lagrange, socialiste et spécialiste de la Défense nationale au sous-secrétariat d’État aux sports et à l’organisation des loisirs, est une attribution inédite et l’impulsion d’un mouvement » Le sport, jusqu’ici considéré comme privé ou municipal, connaît un essor sans précédent : création de dizaines d’associations, développement de l’éducation physique et sportive (EPS) à l’école (Jusque-là associée principalement à la préparation militaire) et formation des instituteurs, naissance de l’Office du sport universitaire et du Brevet sportif populaire (BSP), démocratisation des sports d’élite (tennis, sports d’hiver, aviation), construction d’équipements sportifs par les municipalités, développement des sports d’environnement via les Auberges de la jeunesse, etc.

Le sport, outil d’éducation et de démocratisation face aux régimes totalitaires, utopique ?

En juin 37, la démission de Léon Blum du poste de président du Conseil marque la fin des illusions. Pour autant, une idée fondamentale demeurera dans les années qui suivent et à la Libération, à gauche comme à droite : « Les sports sont susceptibles d’être du domaine des politiques publiques, c’est-à-dire qu’on ne laisse pas seulement le marché exercer ses droits, analyse Pascal Ory. Le BSP et l’EPS ne forment pas des champions, mais une population en bonne santé. Le lien avec la santé publique, mais aussi avec la culture et l’éducation, est établi. »

Sport, école et démocratie

Première trace témoignant de la vivacité de l’esprit de 36 : l’obligation pour toute une génération, de la maternelle jusqu’à la fin de la scolarité, de pratiquer l’EPS. En sus, la possibilité pour tous les élèves de faire du sport à l’école lors de leur temps libre : « L’héritage du Front populaire transpire dans tous les champs pédagogique, administratif et politique, affirme avec force Laurent Petrynka, directeur de l’UNSS (Union nationale du sport scolaire).

Derrière l’UNSS, on sent le choix politique de la puissance publique – que ce soit les collectivités ou l’État – d’une offre sportive scolaire très large pour tous à un tarif très démocratique (l’adhésion est en moyenne à moins de 20€) ».

« Le sport est un outil de lien social, d’insertion … et de réflexion. »

« Sur le plan pédagogique, les programmes proposés sont marqués par le Front populaire : les sports pratiqués ne sont pas individuels mais collectifs. En athlétisme ou en gym, nos modèles de compétition sont obligatoirement par équipe. » Même inspiration à l’Usep (Union sportive des écoles primaires) (2), dont l’ambition éducative prend forme dans la vie associative : « Cette dernière accompagne la rencontre sportive, commente Véronique Moreira, présidente nationale de l’Usep. Nous faisons en sorte qu’enseignants et adultes cèdent un peu de leur autorité pour confier des tâches aux enfants et leur permettent de s’organiser à plusieurs, de faire des choix, de s’exprimer… et de ne pas être seulement des consommateurs. » Un mode associatif revendiqué mais fragilisé : « L’éducation populaire demeure confidentielle et manque de visibilité, reconnaît Véronique Moreira. Nous souhaitons préserver notre mode de fonctionnement mais sommes en décalage avec un modèle concurrentiel financé par des partenaires privés. »

Un outil d’intégration sociale et de réflexion

Éduquer et rapprocher les classes sociales était l’un des objectifs du programme culturel et sportif du Front Populaire : « La mission principale du sport est l’émancipation et la rencontre de milieux différents : le sport rassemble et brise la glace. Les entraîneurs et éducateurs sportifs sont un ciment de notre société », réaffirme aujourd’hui Samir Guerza, directeur des relations institutionnelles et des affaires juridiques de l’Apels (Agence pour l’éducation par le sport) (3), qui a monté un programme d’accompagnement des collectivités locales. Des villes abritant des quartiers sensibles (Aubervilliers, Sevran, Tremblay-en-France, Calais, Grenoble, Le Havre, Vaulx-en-Velin…) ont fait appel à elle, convaincues que le sport est un outil de lien social, d’insertion…et de réflexion ! L’Usep organise avec les enfants des débats philosophiques sur le respect des différences, de la règle, l’égalité filles/garçons : « L’activité sportive peut être l’occasion de s’interroger sur son comportement parce que l’émotion y est très présente », observe Véronique Moreira.

Défis de santé publique

Quatre-vingts ans après mai 36, les acteurs ayant repris le flambeau du sport populaire sont confrontés à bien des défis. Notamment s’adapter aux voeux des jeunes : « Nous sommes sortis de la logique sportive d’engagement dans la durée qui nous faisait pratiquer foot ou athlétisme toute notre jeunesse, remarque Laurent Petrynka. Les lycéens ont des pratiques qui nous déstabilisent voulant changer de sport tout le temps. On connaît de grands succès dans les sorties nature, raid, VTT, canoë. »

Autre sujet : attirer des publics sédentaires.

Pour permettre aux « décrocheurs » de revenir vers des pratiques physiques et sportives, l’Ufolep, a développé sur 12 territoires une expérience intitulée « Bien-être actif : à chacun son programme » : des cycles d’activités de 10 séances encadrées par des animateurs professionnels et destinées aux adultes et familles, ensemble ou séparément.

Utile assurément au regard de l’étude parue dans la revue médicale The Lancet le 28 juillet 2016 selon laquelle les problèmes de santé dus au manque d’activité physique quotidien ont coûté 67,5 milliards de dollars (soit 61 milliards d’euros) dans le monde en 2013.


L’INSERTION PROFESSIONNELLE PAR LE SPORT

« Collaborer, se répartir les tâches, se respecter, c’est exactement ce que recherche un chef d’entreprise. L’éducation sportive peut aider à prendre conscience que ses capacités sportives sont transposables au monde de l’entreprise », expose Samir Guerza de l’Apels.

L’agence promeut des programmes d’insertion sociale et professionnelle en ce sens. Tel le dispositif Point de rencontre qui propose à des jeunes non diplômés, repérés dans les associations sportives et sociales qu’elle soutient, de se former aux métiers de la banque. 37 jeunes ont ainsi bénéficié de contrats de professionnalisation dont la plupart déboucheront sur un CDI cette année. Une nouvelle promotion débute en septembre 2016.


LE RÔLE DES COLLECTIVITÉS TERRITORIALES

Avec le tourisme et la culture, le domaine sportif relève d’une compétence partagée entre les collectivités territoriales, qui prennent en charge 71 % des dépenses publiques en faveur du sport. Les communes et intercommunalités sont les premiers financeurs du sport en France : elles y consacrent chaque année près de 7 milliards d’euros (soit 6 et 7% de leur budget, avec de fortes variations selon leur taille). Aucune obligation ne leur incombe, si ce n’est que la construction d’un établissement scolaire élémentaire doit être accompagnée de celle des équipements nécessaires à la pratique de l’éducation physique et sportive.


Dossier réalisé par Isabelle Guardiola pour la revue « Valeurs Mutualistes » N°303


NOTE :

  1. I CNRS éditions, 2016, 17 €.
  2. Elle regroupe 850.000 licenciés et 15.000 associations ancrées dans l’école.
  3. En vingt ans, elle a primé plus de 10.000 initiatives émanant de clubs, associations, établissements scolaires et structures de prévention.

RENSEIGNEMENTS :

  • org,
  • org,
  • org,
  • ffrs-retraite-sportive.org,
  • educationpar le sport.com,
  • sport-u.com