Donald Trump a longtemps baigné dans le business du catch. Manipulation, sens du show et violence : le désormais favori de la primaire républicaine use de tous les codes de ce sport de combat pour parvenir à faire main basse sur la Maison Blanche.
Qu’est-ce que Donald Trump a tiré de trente ans d’expérience dans le catch ?
Beaucoup de dollars, et l’essentiel de son éducation politique. Encore peu de Français savent que Donald Trump a baigné dans le business du catch télévisé depuis le lancement de la World Wrestling Entertainment Inc. (WWE), ce mastodonte du divertissement qui transpire l’Amérique par tous les pores.
Si l’on décortique les performances télévisées de Trump, il est clair qu’elle fut son Sciences-Po. C’est grâce aux techniques tirées de ce show bon enfant qu’il pirate, sous nos yeux, la démocratie américaine.
Une commedia dell’arte sous stéroïdes
Le catch moderne est un soap opera sportif au script sans début et sans fin, rempli d’alliances et de trahisons. (…) La comparaison entre la campagne de Trump et un show de la WWE est valable jusqu’à un certain point : les violences physiques et verbales dans ses meetings ne sont pas du chiqué. La colère de ses supporters est très réelle. Et cette fois, Trump n’est pas en passe de remporter une ceinture plaquée or de champion poids lourd, mais la Maison Blanche.
Foncièrement xénophobe
La perspective qu’un showman, foncièrement xénophobe, qui a peaufiné son image de winner dans un monde de fiction, devienne le quarante-cinquième président des Etats-Unis et tapote de ses doigts boudinés les contours du bouton nucléaire se matérialise chaque jour un peu plus. (…)
Alors que le politicien moyen essaie de trouver un terrain d’entente, le consensus, Trump fait exactement l’inverse. Il conspue le public à son tour et les traite de vendus. Pour ses soutiens qui regardent la télé, il restera un héros.
Peu importe que l’on campe le héros ou la crevure : la salle doit se remplir
Un bon lutteur communique avec la foule par des appels et contre-appels (…), brise la routine pour que l’attention soit braquée sur lui en permanence, souvent par l’insulte, si possible dégradante et créative : Marco “poids mouche” Rubio, Ted “la fiotte” Cruz, Jeb “couille molle” Bush.
(…) Roland Barthes est le premier intellectuel à avoir théorisé l’effet du catch sur les foules. Dans son essai Le monde où l’on catche (dans Mythologies, 1957), il explique que l’important dans ce monde n’est pas la vérité, mais l’action, la passion. “Le public se moque complètement de savoir si le combat est truqué ou non, et il a raison […] ce qui lui importe, ce n’est pas ce qu’il croit, c’est ce qu’il voit.”
Ce public sait très bien distinguer le catch de la boxe, (…). Transposée à la primaire républicaine, la métaphore est limpide. Les adversaires de Trump sont des boxeurs. Ils respectent des règles précises, se jaugent avant de tenter un jab timide.
Trump n’a aucun jeu de jambes, aucun souffle. En revanche, il prend une chaise et vous l’éclate sur la tête. Dans cette optique, le message est totalement secondaire, l’essentiel est la manière, l’exagération. (…).
Mâle alpha, homme à femmes
Il ne se métamorphose pas en un autre quand les caméras s’allument. Il est, plus finement, l’amplification de lui-même. Comme les meilleurs catcheurs, il conserve sa personnalité – mâle alpha, homme à femmes obsédé par la réussite et l’argent – et pousse le volume à fond.
Sans répondant, sans public, Trump perdrait ses pouvoirs. Mais le format médiatique de la primaire, où le débat est l’épreuve reine, ne permet pas de mettre au jour ses faiblesses. Il est risqué de s’abaisser à l’insulte gratuite contre lui.
D’un autre côté, ne pas entrer dans son jeu, c’est disparaître du cadre et des conversations. S’il y a une parade, il est trop tard pour la trouver. Sans forcer, Donald cumule les victoires avec un programme trop court pour tenir sur une feuille A4. Le programme de ses adversaires a beau être plus cohérent, le “ça freudien de l’Amérique “, comme dit Jon Stewart du Daily Show, a le nez pour sentir les angoisses de la base républicaine.
Quelques idées-forces lui suffisent, accompagnées des techniques de manipulation adéquates. “La pire chose qu’il puisse arriver à un catcheur, c’est un public qui s’ennuie, rappelle Sam Ford. Il faut être adoré ou détesté, que les gens paient pour venir. Même si c’est pour le voir mordre la poussière. Et je crois que personne ne peut nier que Donald Trump est la personne qu’on paie pour venir voir.”
En novembre, les Américains auraient donc le choix entre Hillary Clinton, Jesse Ventura un catcheur ayant donné la réplique à Stallone dans Demolition Man, ou Donald Trump, comme locataire de la Maison Blanche.
Maxime Robin – Les Inrocks – Source