Sa position ne faisait aucun doute, mais on ne s’attendait pas à une charge aussi forte.
Martine Aubry a profité de ses vœux à la presse à la mairie de Lille, jeudi 14 janvier, pour éreinter François Hollande et Manuel Valls sur l’extension de la déchéance de nationalité aux binationaux nés Français. » Je m’interroge et je reste totalement perplexe sur ce débat sur la déchéance de nationalité, j’ai toujours été contre « , a expliqué Mme Aubry, qui avait déjà exprimé fin décembre 2015 son opposition, sur Twitter et à l’AFP.
Comme beaucoup au Parti socialiste, la maire de Lille a été surprise par l’annonce du maintien de la mesure dans le projet de réforme constitutionnelle, le 23 décembre. Son conseiller politique, le député de l’Essonne François Lamy, s’en est ouvert directement au chef de l’Etat lors d’une rencontre. Au cas où François Hollande n’aurait pas entendu le message, Mme Aubry l’avait même prévenu qu’elle s’apprêtait à appeler la gauche à » combattre « cette mesure lors de ses vœux : » J’entends dire “c’est un symbole”, mais de quoi ? Un symbole ça unit, ça grandit, comme le drapeau ou La Marseillaise. La déchéance, elle, stigmatise, divise et porte atteinte à l’égalité devant le droit du sol.
Pas de voie médiane
Pour elle, l’exécutif doit faire fi des enquêtes d’opinion qui donnent une majorité de Français favorables à cette mesure : » On pourrait demander aux Français s’il faut torturer les terroristes, ils diraient oui, ils ont peur, c’est normal. Mais ça ne veut pas dire que le politique doit le faire. « En cette période d’hommage à François Mitterrand, mort il y a vingt ans, la maire de Lille a repris à son compte un vieil adage de l’ancien président : » Ne pas gouverner avec les sondages, c’est la différence entre un homme politique et un homme d’État. « Alors que les socialistes se creusent la tête pour trouver la piste d’atterrissage qui permettrait à tout un chacun de ne pas perdre la face, pas question pour elle de rechercher une voie médiane : » Il faut renoncer face à ce qui est inefficace et inopérant, l’obstination est mauvaise conseillère. «
Et d’imaginer une arrivée de l’extrême droite au pouvoir : » Il ne faut pas mettre cette mesure dans la Constitution, qui pourrait être utilisée à terme par d’autres, dans un autre but. « L’allocution de la maire de Lille avait pourtant commencé par un satisfecit à l’égard du couple exécutif. Dressant le tableau d’une année 2015 » chaotique « , entre terrorisme, crise des réfugiés et difficultés économiques, elle avait salué la mise en place immédiate de l’état d’urgence au lendemain des attentats du 13 novembre. (…)
…de l’intervention de Mme Aubry, les socialistes retiendront surtout que son opposition à la déchéance vient s’ajouter à une liste déjà très longue de personnalités de gauche. Dans le bras de fer qui va s’engager à l’Assemblée, le poids des aubrystes, qui sont souvent en position charnière dans le groupe socialiste, pourrait être important. » On nous dit que c’est une promesse de François Hollande et donc qu’il faut la respecter, il y en a beaucoup d’autres qu’il n’a pas tenues, alors une de plus « , glisse l’un des proches de la maire de Lille.
… l’adoption de l’extension de la déchéance de nationalité, Mme Aubry redoute que l’on ait » touché cette fois-ci au cœur de la gauche « . Le maintien de la mesure semble être ainsi l’un des éléments déclencheurs de l’appel à une primaire à gauche, lancé lundi 11 janvier par des intellectuels dans Libération, dont certains, comme Michel Wieviorka, sont proches de la maire de Lille. (…)
A ses yeux, la déchéance de nationalité a le double défaut de valider la ligne sécuritaire du premier ministre et de mettre à l’arrière-plan le débat sur les réformes économiques à mener dans cette dernière année pleine du quinquennat. Comme une piqûre de rappel, elle a donc critiqué dans son discours, une fois encore, le pacte de responsabilité et les 40 milliards d’euros d’aide aux entreprises. (…) Selon elle, la solution reste de mettre en place un plan de relance de la demande publique. Mais le cœur n’y est pas vraiment. » C’est un vœu pieux « , lâche-t-elle, visiblement lassée de prêcher dans le désert.
Chapuis Nicolas, Le Monde (Extrait) – Source