C’est le soir qui descend, encore lointain :
comme une tempête, quand elle amoncelle
soudain les nuages, mais les dévide
ensuite lentement — de sa violence
abandonnant la menace dans le ciel.
Décoloré le soleil rend plus intense
sa lumière et chaque rue, chaque place
presque en silence grouille dans le vacarme
de gens qui ne sont que foule, race.
« L’heure est confuse, et nous la vivons
comme perdus… », tu me murmurais, amer,
sans plus d’illusions pour ce qui
pendant dix années avait été si clair
qu’entre le monde et l’esprit c’était presque une idylle :
et ta lassitude — un peu vulgaire —
à une grimace de vieux fils
d’immigrés méridionaux
affamés et lâches sous le courroux
de pauvres nouveaux venus, de doctrinaires ingénus.
Tu as voulu que ta vie fût
une lutte. Et la voici à présent sur des rails
morts, voici que tombent les drapeaux
rouges, sans vent. Tu as
quarante ans, un sourire et des gestes
— communs à ceux chez qui ne s’eteint jamais
le vieux feu — juvéniles.
Et, éteint, régressé aux pores, tu te donnes
à moi, avec la confiance des élans
fébriles de l’amitié, et avec le calcul
de qui, inconscient, ne s’humilie pas en vain.
Et moi… je cède : je peux seulement
me passionner, comme toujours : fou,
car je devrais me taire, ne pas prêter le flanc,
ne pas avouer que je suis un enfant,
encore, éternellement sans défense ;
que la passion n’est pas toujours grâce.
Je sais, souvent ce que j’ai eu, je l’ai rendu
par un acte qui n’est pas différent
de la brûlure de l’éclair au magnésium.
J’ai fixé de mon œil inexpérimenté
devenu atrocement expert — humble
photographe que la nuit inerte
bat derrière le mirage immobile de l’habitude —
les inutiles coins perdus
du monde, avec quelques cris, quelques lumières…
Pier Paolo Pasolini. Recueil : “Les cendres de Gramsci. Ed. Ypfilon.